L’éclipse en Espagne : y aller, ou pas ? (A2)
The eclipse in Spain: go, or not? — Deux mois après l’éclipse du 12 août, trois amis comparent leur journée : neuf heures de route vers Bilbao, un canapé devant la télévision, et une réunion à Madrid qui cache une drôle de surprise.
Lucie : L’éclipse en Espagne : y aller, ou pas ?
Mathis : Bonjour à toutes et à tous ! Aujourd’hui, on parle du ciel.
Nadia : Du ciel, et d’un été que je n’oublierai jamais.
Lucie : Tu parles encore de ton voyage ? Ça fait deux mois !
Nadia : Deux mois, et je pense à cette éclipse tous les jours.
Mathis : L’éclipse du douze août. Au bureau, tout le monde en parlait.
Nadia : Moi, je ne voulais pas seulement en parler. Je voulais la voir.
Nadia : Alors j’ai pris la voiture, et je suis partie en Espagne.
Lucie : Et moi, je suis restée sur mon canapé. Devant la télévision.
Mathis : J’étais au bureau, ce jour-là. Je n’ai rien vu.
Nadia : Trois amis, trois façons de vivre la même éclipse.
Lucie : Pour moi, la télévision, c’était parfait. Les meilleures images, sans fatigue.
Nadia : Les images, oui. Mais une éclipse, ce n’est pas une image.
Lucie : C’est quoi, alors ? Le soleil est caché, c’est tout.
Nadia : Je vais te raconter. Et tu vas changer d’avis.
Mathis : Moi, je ne change pas d’avis. C’est une ombre, rien de plus.
Lucie : Une ombre très célèbre, quand même.
Lucie : La foule, les routes, le soleil dans les yeux… Très peu pour moi.
Mathis : Et j’avais une réunion importante. Le travail, c’est le travail.
Nadia : Une réunion, le jour d’une éclipse totale… Quelle idée !
Mathis : Ce n’est pas mon idée. C’est le client qui a choisi la date.
Lucie : Et tu n’as pas dit non au client ?
Mathis : Non. Et franchement, je n’étais pas très triste.
Lucie : Bon. Raconte-nous ton voyage, depuis le début.
Nadia : Je suis partie la veille, avec ma sœur. Direction Bilbao.
Mathis : Pourquoi Bilbao ? C’est la ville la plus proche ?
Nadia : Pour nous, oui. Et Bilbao était dans la zone de totalité.
Lucie : La totalité ? Ça, c’est un mot de journaliste.
Nadia : La totalité, c’est le moment où la lune cache tout le soleil.
Nadia : Pas un peu. Tout. Et seulement sur une bande étroite.
Mathis : Une bande ? Comme une route dans le ciel ?
Nadia : Plutôt comme une route sur la carte. J’ai regardé la carte cent fois.
Lucie : Quelle carte ? Il y avait une carte officielle ?
Nadia : Oui, la carte de l’Institut géographique national, en Espagne.
Nadia : Sur cette carte, on voit les villes dans la totalité.
Mathis : Et il y avait lesquelles ? Madrid, j’imagine.
Nadia : Non, justement. Madrid était juste à côté. Juste en dehors.
Lucie : Madrid, la capitale, en dehors ? Et Barcelone ?
Nadia : Barcelone aussi, juste en dehors. Les deux plus grandes villes du pays.
Mathis : C’est drôle. Si près, et pas dedans.
Lucie : Alors où était la totalité ? Donne-nous la liste.
Nadia : Il y avait A Coruña, Oviedo, León, Bilbao, Zaragoza, Valencia, et Palma, sur l’île de Majorque.
Nadia : Sept grandes villes sur ma liste. J’ai choisi la plus proche.
Mathis : Palma ? Sur une île, au milieu de la mer ?
Nadia : Oui. L’ombre a traversé la mer, et l’île aussi.
Lucie : Et Bilbao, c’était quatre heures de route, à peu près ?
Nadia : Quatre heures, oui. Normalement.
Mathis : Normalement ? Ce mot me fait peur.
Nadia : Il y avait des bouchons. Des voitures de France, d’Allemagne, de partout.
Lucie : Des bouchons, la veille de l’éclipse ?
Nadia : Oui. On a mis neuf heures. Neuf heures dans la voiture !
Mathis : Neuf heures pour une ombre. Je reste au bureau, merci.
Lucie : Moi, j’ai mis dix secondes. De la cuisine au canapé.
Nadia : Rigole. Mais écoute la suite.
Mathis : Et dans la voiture, pendant neuf heures, vous aviez quoi ?
Nadia : On avait les lunettes certifiées, deux chaises pliantes, une couverture, des sandwichs, trois bouteilles d’eau, un parapluie, une carte en papier et un vieux guide.
Lucie : Un parapluie ? Pour une éclipse ?
Nadia : Ma sœur pense à tout. Même à la pluie.
Mathis : Et pour dormir ? Les hôtels, ce jour-là, c’était sûrement très cher.
Nadia : On a dormi chez une amie de ma sœur. Sur un vieux canapé.
Lucie : Tiens ! Toi aussi, tu avais un canapé !
Nadia : Pas le même. Le mien avait des ressorts. J’ai très mal dormi.
Lucie : À la télévision, ils répétaient une chose : les lunettes, les lunettes, les lunettes.
Lucie : Et à la maison, je n’avais pas besoin de lunettes. C’est l’avantage de la télé.
Nadia : Ils avaient raison. Sans lunettes, on ne regarde pas le soleil. Jamais.
Nadia : Et pas n’importe quelles lunettes. Des lunettes certifiées, pour les éclipses.
Mathis : Mes lunettes de soleil, ça ne suffit pas ?
Nadia : Non ! Des lunettes de soleil, ce n’est pas du tout pareil.
Lucie : Ils l’ont dit à la télé : seulement des lunettes certifiées. Rien d’autre.
Mathis : D’accord, d’accord. Je pose la question, c’est tout.
Nadia : Ma sœur avait acheté les lunettes un mois avant. Avec le petit logo.
Lucie : Prudente, ta sœur.
Nadia : Très prudente. Mais le matin, elle avait peur d’une chose : les nuages.
Mathis : Les nuages ! Le grand ennemi des éclipses.
Nadia : Et le matin, il y avait un gros nuage gris au-dessus de nous.
Lucie : Oh non. Après neuf heures de route ?
Nadia : Je l’ai regardé toute la journée. Je lui parlais, même.
Mathis : Tu parlais à un nuage ? En quelle langue ?
Nadia : En français, en espagnol… Je disais : « Va-t’en, s’il te plaît. »
Lucie : Et il est parti, ce nuage ?
Nadia : Une heure avant l’éclipse, il est parti. Un vrai miracle.
Mathis : Il t’a écoutée. Tu as un don.
Lucie : Pendant ce temps-là, sur mon canapé, il n’y avait aucun nuage.
Lucie : Juste un grand verre de citronnade et un paquet de chips.
Mathis : Pas de lunettes, pas de bouchons, pas de nuage. Elle a peut-être raison.
Nadia : Facile, le canapé. Mais tu n’étais pas là-bas.
Lucie : La télévision montrait plusieurs villes. Les images étaient magnifiques.
Mathis : Et les journalistes parlaient beaucoup ?
Lucie : Beaucoup trop. Mais ils ont dit une chose intéressante.
Lucie : La dernière éclipse totale sur le continent espagnol, c’était en mille neuf cent cinq.
Mathis : Mille neuf cent cinq ? Il y a plus de cent ans !
Lucie : Oui, sur le continent. Plus de cent ans sans éclipse totale.
Nadia : Tu comprends ? C’est une fois dans une vie. Et je l’ai vue !
Mathis : Une fois dans une vie… et moi, j’étais dans une salle de réunion.
Lucie : Tu as raté le coche, je crois. Une éclipse comme ça, ça n’arrive pas tous les ans.
Mathis : Je sais. Mais je ne regrette rien. Continue ton histoire.
Nadia : Alors, on était sur une petite colline, au-dessus de la ville.
Nadia : Il y avait du monde. Des familles, des enfants, des vieux couples.
Lucie : Et tout le monde avait des lunettes ?
Nadia : Presque tout le monde. Un monsieur a donné ses lunettes à des enfants.
Mathis : Gentil. Et lui, il a regardé avec quoi ?
Nadia : Ils partageaient. Une minute pour lui, une minute pour les enfants.
Lucie : Et au début, ça ressemble à quoi, une éclipse ?
Nadia : Au début, on voit un petit morceau noir sur le soleil.
Nadia : Comme un biscuit, quand quelqu’un a mordu dedans.
Mathis : Un biscuit ! Tu as faim, toi.
Nadia : Toujours. Et le morceau noir grandit, doucement.
Lucie : Sur ma télévision, c’était pareil. Le même biscuit.
Nadia : Oui, mais à la télé, tu ne vois pas la lumière autour de toi.
Lucie : La lumière autour de moi ? Comment ça ?
Nadia : Vers la fin, la lumière change. Elle devient bizarre, un peu grise.
Mathis : Grise comme un jour de pluie ?
Nadia : Non. Grise comme une vieille photo. Les couleurs partent.
Nadia : Et puis, d’un coup, la totalité. Le jour est parti en un clin d’œil.
Lucie : Parti comment ? Comme la nuit, d’un coup ?
Nadia : Pas une vraie nuit. Mais tout le monde a crié en même temps.
Nadia : Moi aussi, j’ai crié. Je ne savais pas que j’allais crier.
Mathis : Tu as crié ? Toi, si calme ?
Nadia : Et après les cris, le silence. Les oiseaux ne chantaient plus.
Lucie : Les oiseaux ? Ils ont arrêté de chanter ?
Nadia : C’est ce que j’ai entendu. Ou plutôt, ce que je n’ai plus entendu.
Nadia : Avant, il y avait des oiseaux dans les arbres. Pendant la totalité, rien.
Mathis : Les oiseaux pensaient que c’était le soir ?
Nadia : Je ne sais pas ce qu’ils pensaient. Je sais seulement qu’ils étaient silencieux.
Lucie : Ça, la télévision ne l’a pas montré. On entendait seulement les journalistes.
Nadia : Tu vois ? Une éclipse, ce n’est pas seulement une image. C’est un silence.
Lucie : Et le soleil, pendant la totalité ? Il ressemble à quoi ?
Nadia : Un cercle noir, avec une lumière blanche autour. Comme une couronne.
Lucie : Une couronne… Sur ma télé, elle était belle aussi.
Nadia : Sur ta télé, elle était belle. Dans le ciel, elle était vivante.
Mathis : Et ça a duré combien de temps, ce moment ?
Nadia : Je ne sais pas. Je n’ai pas regardé ma montre. Ça m’a paru très court.
Lucie : À la télé, chaque ville avait un chiffre différent. Je n’ai rien compris.
Nadia : Moi, je sais une chose : le jour est revenu en un clin d’œil, lui aussi.
Mathis : Et les oiseaux ? Ils ont recommencé à chanter ?
Nadia : Un peu plus tard, oui. Et les gens ont applaudi le soleil.
Lucie : Vous avez applaudi le soleil ? C’est un peu fou.
Nadia : Fou, oui. Et ma sœur pleurait. Moi aussi, un peu.
Lucie : Bon… J’avoue. Ça, c’est plus fort que mon canapé.
Mathis : Pas pour moi. Je préfère mon bureau, mon café et ma réunion.
Nadia : Ton bureau sera encore là demain. L’éclipse, non.
Mathis : Et toi, tu as perdu deux jours de travail pour une ombre.
Nadia : J’ai pris deux jours de vacances. Ce n’est pas perdu.
Lucie : Et l’argent ? L’essence, les repas, l’autoroute…
Nadia : Moins cher qu’un week-end à Paris. Et beaucoup plus beau.
Mathis : Plus beau que Paris ? Tu exagères un peu.
Nadia : Un peu. Mais pas beaucoup.
Lucie : Justement, ta fameuse réunion. Elle s’est bien passée ?
Mathis : La réunion ? Euh… Oui. Enfin, non.
Nadia : Comment ça, oui et non ? Tu caches quelque chose.
Mathis : Bon. La réunion était à Madrid. Je suis parti le matin, en train.
Lucie : À Madrid ? Le jour de l’éclipse ? Tu étais en Espagne ?
Mathis : Oui. Mais pour le travail. Pas pour le ciel.
Nadia : Madrid, juste à côté de la totalité… Tu n’as pas vu la carte ?
Mathis : Je n’ai pas regardé de carte. J’ai préparé mes documents.
Mathis : Toute la nuit. Des tableaux, des chiffres, une belle présentation.
Lucie : Et la réunion, alors ? Elle a commencé à quelle heure ?
Mathis : Elle n’a pas commencé. À l’accueil, on m’a dit : la réunion est annulée.
Nadia : Annulée ? Mais pour quelle raison ?
Mathis : Le client était parti voir l’éclipse. Dans le nord, en voiture, avec sa famille.
Lucie : Non ! Le client qui a choisi la date ?
Mathis : Lui-même. Il m’avait envoyé un message le matin. Je ne l’ai pas lu.
Nadia : Tu étais dans la lune, ou quoi ? Un message du client, ça se lit !
Mathis : J’étais dans le train, avec mes documents. Je ne voyais rien d’autre.
Lucie : Alors tu étais seul à Madrid, sans réunion, le jour de l’éclipse.
Mathis : Seul dans un bureau vide. Tout le monde était dehors, ou parti.
Nadia : Et tu n’as pas pris un train vers le nord ?
Mathis : Trop tard. Et je n’avais pas de lunettes.
Lucie : Pas de lunettes ? Alors tu n’as pas regardé le soleil, j’espère !
Mathis : Non. Le gardien de l’immeuble avait deux paires de lunettes certifiées.
Mathis : Il m’a prêté la deuxième paire. Un homme très gentil.
Nadia : Un gardien prudent ! Comme ma sœur.
Lucie : Et alors, à Madrid, c’était comment ?
Mathis : On est montés sur le toit. Le soleil était presque caché. Presque.
Mathis : La lumière était bizarre, oui. Mais le jour n’est pas parti.
Nadia : Pas de totalité. Juste à côté, mais pas dedans.
Mathis : Et le gardien regardait son téléphone. Son frère était à León, dans la totalité.
Lucie : Son frère lui envoyait des vidéos en direct ?
Mathis : Oui. Là-bas, il faisait presque nuit. Et nous, sur le toit, on était juste à côté.
Lucie : Oh là là. C’est cruel.
Mathis : Bon, je l’avoue : j’ai raté le coche. Et pour une réunion qui n’existait plus !
Nadia : Enfin, tu le dis ! Ça fait deux mois que tu répètes : « c’est une ombre ».
Mathis : C’était pour ne pas pleurer. Comme ta sœur.
Lucie : Et toi, tu as fait des photos, au moins, sur ta colline ?
Nadia : Une seule. Et elle est toute noire. Un carré noir, rien d’autre.
Mathis : Une photo noire, après neuf heures de route !
Nadia : Je n’ai pas voulu regarder mon téléphone. Je voulais regarder le ciel.
Nadia : Ma sœur aussi. Nous deux, sur la colline, sans téléphone dans les mains.
Lucie : Moi, j’ai des photos. J’ai pris l’écran de la télé en photo. Vingt fois.
Nadia : Des photos de la télévision ? Envoie-les-moi !
Lucie : Avec plaisir. Mais mes photos n’ont pas de son. Ni de silence.
Nadia : Tu commences à comprendre, je crois.
Lucie : Je comprends une chose : ma télévision ne m’a pas donné de frissons.
Mathis : Ton canapé non plus, j’imagine.
Lucie : Mon canapé m’a donné des chips. C’est déjà ça.
Mathis : Alors, la prochaine éclipse totale en Espagne, c’est quand ? Cette fois, j’y vais.
Nadia : Aucune idée. Je n’ai pas encore cherché.
Lucie : À la télé, ils en ont parlé à la fin. Mais je mangeais mes chips.
Mathis : Donc toi aussi, tu étais dans la lune. Devant ta télé, avec tes chips.
Lucie : D’accord. Mais toi, tu étais dans un bureau vide.
Nadia : On cherchera la date ensemble. Sur la carte de l’Institut, comme cette fois.
Mathis : Et cette fois, j’achète les lunettes certifiées un mois avant.
Nadia : Et tu lis les messages de ton client.
Mathis : Et je refuse les réunions ce jour-là. Même avec ce client.
Lucie : Et moi… je viens avec vous. Je laisse le canapé à la maison.
Nadia : Toi ? Neuf heures de route, les bouchons, peut-être un nuage ?
Lucie : Oui. Je veux entendre le silence des oiseaux. Une fois dans ma vie.
Mathis : Et si un nuage arrive, tu lui parles en espagnol.
Nadia : Ça marche, je te jure.
Lucie : Et cette fois, je prends mon propre parapluie. Et mes chips.
Mathis : Et moi, je prends le gardien. Il a toujours une paire en plus.
Mathis : Et toi qui écoutes : tu as vu l’éclipse du douze août ? En vrai, à la télé, ou pas du tout ?
Lucie : Et si un jour la prochaine passe près de chez toi, prends des lunettes certifiées.
Nadia : Et regarde le ciel. Pas ton téléphone.