Le téléphone à l’école : on interdit ou pas ? (A2)

Phones at school: do we ban them or not? — Une prof qui veut tout interdire, une formatrice qui veut apprendre, un surveillant qui rêve de casiers et un papa qui accuse les parents. Des études qui ne disent pas la même chose, une sonnerie en plein cours, et quatre téléphones sur la table du déjeuner.

Claire : Le téléphone à l’école : on interdit ou pas ?

Karim : Bonjour à toutes et à tous ! On est quatre, autour d’une table, à l’heure du déjeuner.

Nadia : Et sur la table, il y a quatre assiettes et quatre téléphones.

Karim : Le sujet du jour est déjà là, entre le pain et le sel.

Claire : Moi, c’est Claire. Je suis professeure d’histoire dans un lycée.

Claire : Et depuis la rentrée, chez nous, le téléphone est interdit.

Romain : Interdit au lycée aussi, maintenant ? Pas seulement au collège ?

Claire : Au collège, c’était déjà interdit. Cette année, c’est le tour des lycées.

Claire : Et franchement, Romain, je suis ravie. Mes cours sont plus calmes.

Romain : Ravie ? Attends de voir la porte le matin.

Nadia : Romain est surveillant dans un collège. Il connaît bien la porte.

Romain : Tous les matins, très tôt, je suis devant l’entrée.

Nadia : Et moi, c’est Nadia. Je fais des ateliers avec des ados, sur les écrans.

Nadia : Je leur apprends à utiliser leur téléphone. Pas à le cacher.

Karim : Et moi, c’est Karim. Je suis papa de deux ados, une fille et un garçon.

Claire : Et tu es pour ou contre, Karim ?

Karim : Ni l’un ni l’autre. Pour moi, le vrai problème, ce sont les parents.

Romain : Les parents ? Ce ne sont pas eux qui ont le téléphone en classe.

Karim : Non. Mais ce sont eux qui envoient les messages.

Nadia : Drôle d’idée. On va y revenir, je pense.

Claire : Moi, je reste simple : pas de téléphone à l’école. Point.

Nadia : Pas de téléphone du tout ? Même à la pause ?

Claire : Même à la pause. Avant, à la pause, ils ne se parlaient plus.

Claire : Toute la cour, et toutes les têtes baissées sur un écran.

Romain : Et maintenant, ils se parlent ?

Claire : Ils se parlent, ils jouent aux cartes, ils se disputent. Comme avant.

Nadia : Comme avant quand ? Comme chez nos grands-parents ?

Claire : Comme nous, quand on avait quinze ans. Et c’était très bien.

Karim : Toi, à quinze ans, tu jouais aux cartes ?

Claire : Non, j’écrivais des petits mots en classe. Sur du papier.

Romain : Donc tu dérangeais déjà les cours, sans téléphone.

Claire : Un petit mot, ça ne filme pas. Un téléphone, si.

Claire : L’an dernier, un élève a filmé une collègue en classe. La vidéo a fait le tour du lycée.

Nadia : Oh non. Et elle a réagi comment, ta collègue ?

Claire : Elle a pleuré dans la salle des profs. Moi, je n’oublie pas ça.

Karim : Ça, c’est grave, oui. Là, je suis avec toi.

Nadia : Pareil pour moi. Mais une règle ne suffit pas. Il faut apprendre.

Claire : Apprendre quoi ? Ils savent très bien se servir d’un téléphone.

Nadia : Ils savent cliquer. Pas réfléchir avant de cliquer. C’est différent.

Nadia : Interdire, c’est facile. Mais après l’école, le téléphone revient.

Romain : Il revient toujours. Comme un vieux chat.

Nadia : Et le soir, à la maison, personne ne leur apprend rien.

Karim : Les parents, par exemple. Je l’ai dit.

Nadia : Tu as ton idée fixe, toi.

Nadia : Dans mes ateliers, on regarde des vidéos ensemble. On cherche qui les a faites, et pourquoi.

Romain : Et ça marche ? Ils t’écoutent, les ados ?

Nadia : Pas tous. Mais une fille m’a dit : « Je ne crois plus tout ce que je vois. »

Claire : C’est bien. Mais elle peut apprendre ça sans téléphone en classe.

Nadia : Pas toujours. Sans téléphone, on parle d’un objet qui n’est pas là.

Romain : Comme un cours de natation sans piscine.

Nadia : Merci, Romain ! C’est ça.

Claire : Pas si vite. Un cours de natation, c’est une heure. Pas toute la journée.

Nadia : Et puis il y a les études. Elles ne disent pas toutes la même chose.

Karim : Des études ? Sur les téléphones à l’école ?

Nadia : Oui. En Angleterre, une grande étude a comparé des écoles avec et sans règle.

Nadia : Selon cette étude, aucun lien avec les notes. Ni avec le bien-être des élèves.

Claire : Aucun lien ? Je ne te crois pas.

Nadia : C’est ce qu’elle dit. Avec ou sans règle, les notes ne bougeaient pas.

Karim : Le bien-être, c’est quoi exactement, pour une étude ?

Nadia : Est-ce que l’élève se sent bien, s’il dort bien, s’il a des amis.

Romain : Et la règle ne change rien à tout ça ? Étrange.

Claire : Une étude en Angleterre, c’est une seule étude. Ça ne met pas tout le monde d’accord.

Romain : Moi, je suis pour l’interdiction. Mais à la porte, pas dans le sac.

Karim : Explique. C’est quoi, la différence ?

Romain : Au collège, la règle dit : téléphone éteint, dans le sac.

Romain : Mais un téléphone dans le sac, c’est un téléphone à dix centimètres.

Claire : Et ils le sortent sous la table, je sais.

Romain : Toute la journée. Donc pour moi, il faut un casier à l’entrée.

Nadia : Un casier ? Comme à la piscine ?

Romain : Comme à la piscine. Tu arrives, tu poses ton téléphone, tu prends ta clé.

Romain : Le soir, tu reprends ton téléphone. C’est simple.

Claire : Cette année, chaque lycée choisit sa méthode. Certains ont des casiers.

Claire : Chez nous, pas encore. Les élèves gardent le téléphone dans le sac.

Karim : Et les élèves, ils acceptent de donner leur téléphone ?

Romain : Pas tous. Certains donnent un faux téléphone.

Karim : Un faux téléphone ? Comment ça ?

Romain : Le matin, devant l’entrée, je reçois des téléphones cassés, des téléphones de secours, des vieux modèles de grand-mère, et même une calculatrice déguisée en smartphone.

Nadia : Une calculatrice ! Ils sont créatifs, au moins.

Romain : Très créatifs. Et le vrai téléphone reste dans la poche.

Claire : Tu vois, Nadia ? Ils ont appris à tricher. Pas à réfléchir.

Nadia : Ils trichent parce qu’on interdit. C’est un jeu, pour eux.

Romain : Un jeu qui m’énerve tous les matins.

Karim : Et aux États-Unis, ils font comment ? Ils ont des casiers, eux ?

Nadia : Je ne sais pas pour les casiers. Mais j’ai lu une étude américaine.

Nadia : Plus de quarante mille écoles. Après l’interdiction, au début, plus de problèmes de discipline.

Romain : Plus de problèmes ? Ça, je le crois. Je le vis !

Nadia : Et, selon cette étude, des élèves qui se sentaient moins bien. Le bien-être baissait.

Claire : Au début, d’accord. Un changement, ça fait toujours mal au début.

Karim : Comme arrêter le café. Les trois premiers jours sont horribles.

Romain : Toi, tu as arrêté le café ? Tu as une tasse devant toi.

Karim : J’ai essayé. Trois jours. C’était horrible.

Karim : Bon, et si on coupait la poire en deux ? Interdit en classe, permis à la pause.

Claire : Non. La pause, c’est justement le moment où ils se parlent.

Romain : Et c’est le moment où je ne peux pas tout surveiller.

Claire : Moi aussi, j’ai lu une étude. Américaine aussi.

Nadia : Chacun son étude, alors.

Claire : Une expérience avec dix-sept mille élèves. Sans téléphone, les notes étaient meilleures.

Nadia : En Angleterre, rien. Là-bas, de meilleures notes. Bizarre, non ?

Romain : Et il y a l’Australie. Ma sœur habite là-bas, dans le sud.

Romain : Dans sa région, d’après les chiffres, les élèves allaient mieux : moins de détresse.

Karim : La détresse, c’est un mot fort.

Romain : Le gros stress, la grosse tristesse.

Claire : Tu vois ? Moins de détresse. Je ne demande rien d’autre.

Karim : Une seconde. Donc chaque pays dit autre chose ?

Nadia : À peu près. Pour l’instant, aucune étude ne met tout le monde d’accord.

Karim : Alors en Angleterre, Nadia a raison. En Australie, c’est Claire.

Romain : Et aux États-Unis, ça dépend de l’étude. Tout le monde a raison quelque part.

Claire : Et en France ? On a des chiffres ?

Nadia : Pas encore, à ma connaissance. Pas de résultats sur les notes ou le bien-être.

Claire : Donc chez nous, on teste en grand. Sans savoir.

Karim : Comme des parents avec leur premier enfant.

Nadia : Justement, Karim. Ton idée fixe, les parents. Explique-nous.

Karim : Quand ma fille est en cours, qui lui écrit ? Pas ses amis. Moi.

Claire : Toi ? Pendant les cours ?

Karim : Moi, sa mère, sa grand-mère. « Tu as mangé ? » « Tu rentres à quelle heure ? »

Romain : Je confirme. À la porte, les parents sont les pires.

Romain : La semaine dernière, une mère a crié contre moi. Elle ne pouvait pas appeler son fils.

Nadia : Elle a crié ? Pour un téléphone ?

Romain : Pour un téléphone. Le fils, lui, était très calme.

Karim : Tu vois ? Les enfants s’adaptent. Les parents, non.

Claire : Les parents ont peur. S’il y a un problème, ils veulent parler à leur enfant.

Romain : S’il y a un vrai problème, on appelle le collège. On a un téléphone, nous aussi.

Karim : Exactement. Les parents doivent apprendre, eux aussi. Pas seulement les ados.

Nadia : Là, je suis d’accord. Dans mes ateliers, j’aimerais avoir les parents aussi.

Karim : Ils ne viendraient pas. Ils seraient sur leur téléphone.

Nadia : Tiens, Karim. Ton téléphone vibre sur la table.

Karim : Pardon. C’est ma fille. Elle m’écrit.

Claire : Ta fille ? Elle n’est pas au lycée, à cette heure-ci ?

Karim : Si. Elle est à la cantine.

Claire : À la cantine, avec son téléphone ? Mais c’est interdit cette année !

Romain : Voilà ! Pas de casier à l’entrée, et le téléphone arrive à la cantine.

Karim : Elle écrit : « Papa, arrête de m’envoyer des messages. »

Nadia : Pardon ? C’est elle qui te demande d’arrêter ?

Karim : Bon… Ce matin, j’ai écrit pendant son contrôle de maths. Pour lui souhaiter bonne chance.

Claire : Pendant son contrôle ! Tu es incroyable.

Karim : Trois messages. Et un petit cœur.

Romain : Le papa qui accuse les parents… c’est l’hôpital qui se moque de la charité !

Karim : Au contraire. Ça prouve mon idée !

Karim : Le vrai problème, ce sont les parents. Moi le premier.

Nadia : Elle a bien fait de te répondre, ta fille.

Claire : Bien fait ? Elle a sorti son téléphone à la cantine !

Nadia : Pour dire à son père d’arrêter. C’est très responsable.

Romain : Ou très malin. Elle a trouvé une bonne excuse.

Karim : Elle ressemble à sa mère. Toujours une bonne excuse.

Claire : Bon. Moi aussi, je dois vous avouer une chose.

Nadia : Une confession ? Vas-y, on écoute.

Claire : Mardi, en plein cours, mon téléphone a sonné. Dans mon sac.

Romain : Non ! La prof qui interdit le téléphone ?

Claire : Une sonnerie très forte. Une vieille chanson d’amour.

Karim : Et les élèves ? Ils ont réagi comment ?

Claire : Ils ont applaudi. Une élève a chanté le refrain.

Karim : Alors, Claire, toi aussi, c’est l’hôpital qui se moque de la charité, non ?

Claire : Un peu, oui. Depuis, mon téléphone dort dans une boîte, avec les leurs.

Nadia : Avec les leurs ? Il y a une boîte dans ta classe ?

Claire : Une boîte en carton, sur mon bureau.

Claire : Pour les téléphones qui sonnent. Le mien compris.

Romain : Une boîte en carton. Moi, je rêve d’un casier.

Nadia : Et ça, c’est exactement mon idée. Tu as appris quelque chose, Claire.

Claire : J’ai appris à couper ma sonnerie. Ce n’est pas une grande leçon.

Nadia : Si. Tu as vu le problème toi-même. Personne ne t’a rien interdit.

Karim : C’est le cœur de son idée. Apprendre en se trompant.

Romain : Apprendre, oui. Mais moi, j’ai trois cents élèves à la porte.

Romain : Je n’ai pas le temps de faire un atelier pour chacun.

Nadia : Je ne te demande pas ça. Je demande des ateliers, en plus de la règle.

Claire : En plus de la règle ? Donc tu acceptes la règle, maintenant ?

Nadia : En classe, oui. Je l’avoue. Le cours, c’est pour le cours.

Karim : Nadia change d’avis ! Je n’en reviens pas.

Nadia : Je ne change pas d’avis. J’ajoute quelque chose. C’est différent.

Romain : Et la pause ? Toujours le grand débat.

Karim : Il nous faut un verdict. On a quatre avis, et un déjeuner qui refroidit.

Claire : Mon verdict : pas de téléphone en classe, pas de téléphone à la pause.

Romain : Le mien : la même chose, mais avec un casier à l’entrée. Sinon, ça ne marche pas.

Nadia : Le mien : la règle en classe, et des ateliers pour tout le monde. Les parents aussi.

Karim : Et le mien : pas de messages des parents pendant les cours. Même pas un petit cœur.

Claire : Finalement, on peut couper la poire en deux : la règle en classe, et on apprend à côté.

Nadia : Toi, faire un compromis ? C’est nouveau.

Claire : La sonnerie de mardi m’a rendue plus humble.

Romain : Et maintenant, une question rapide. Le téléphone à table : vous faites quoi ?

Karim : À table, chez moi, il reste dans la poche. Enfin… c’est la règle.

Nadia : Chez moi, il y a un panier à l’entrée de la cuisine. Tout le monde y met son téléphone.

Romain : Un panier ! Comme mon casier, en plus joli.

Claire : Moi, je le pose sur la table, l’écran contre la table.

Nadia : Écran caché. Mais il vibre quand même.

Claire : Il vibre, et je ne regarde pas. Presque jamais.

Romain : Moi, honnêtement, je regarde. Je travaille tôt, je mange vite, je lis mes messages.

Karim : Le surveillant qui ne se surveille pas !

Romain : Personne n’est parfait. Même à la porte.

Nadia : Et là, maintenant ? Regardez la table. Quatre téléphones, entre les assiettes.

Claire : Oh. Le mien est à côté de mon verre. Écran en haut.

Karim : Le mien vibre encore. C’est sûrement ma fille.

Romain : Ne réponds pas ! Elle t’a demandé d’arrêter.

Nadia : J’ai une idée. On met les quatre téléphones au milieu, l’un sur l’autre.

Claire : Et le premier qui touche son téléphone paie les cafés.

Romain : Pour tout le monde ? D’accord. Ça, ça me plaît.

Karim : Les cafés pour quatre… Ma fille peut attendre un peu.

Nadia : Tu vois ? Un petit jeu, et le téléphone perd sa force.

Romain : Pas une règle. Un jeu. Tu as encore gagné, Nadia.

Claire : Elle n’a rien gagné. C’est une interdiction, avec des cafés.

Karim : Le café, au moins, ça met tout le monde d’accord autour de cette table.

Nadia : Et le téléphone qui vibre, Karim ? Toujours ta fille ?

Karim : Je ne sais pas. Je ne touche pas. Je ne paie pas.

Romain : Un papa qui résiste ! Je vais le raconter à la porte.

Claire : Et toi qui écoutes : à midi, ton téléphone, il est où ? Dans la poche, ou à côté de l’assiette ?

Nadia : Regarde, maintenant. Sans tricher.

Romain : Et si tu as un ado, demande-lui sa règle. Il a peut-être une meilleure idée que nous.

Karim : Ma fille, sûrement. Elle a déjà une règle pour moi.