Les dernières avancées de la médecine (C1)

The latest breakthroughs in medicine — A gene-edited cure that costs over two million dollars, mRNA from scorned lab to Nobel, immunotherapy, and the GLP-1 drugs everyone wants. An enthusiast and a sceptic argue hope against hype, and neither fully gives way.

Thomas : Plus de deux millions de dollars. C'est le prix, aux États-Unis, d'un traitement administré une seule fois contre la drépanocytose.

Marie : Tu commences par le prix ? Moi qui croyais que tu étais l'enthousiaste de service.

Thomas : Justement. Je commence par l'argument de mon adversaire, pour qu'on n'en parle plus.

Marie : Bonjour à tous, donc. Au programme : les grandes avancées récentes de la médecine. Espoir réel, ou emballement médiatique ?

Thomas : Le traitement dont je parlais, c'est Casgevy, le premier médicament fondé sur CRISPR autorisé, fin deux mille vingt-trois, au Royaume-Uni puis aux États-Unis.

Marie : Rappelle ce qu'est CRISPR, pour ceux qui nous prennent en route.

Thomas : Des ciseaux moléculaires, grosso modo, qui coupent l'ADN à un endroit précis. Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna ont reçu le Nobel de chimie pour cela en deux mille vingt.

Thomas : Concrètement, on prélève les cellules souches du patient, on les modifie en laboratoire, puis on les lui réinjecte.

Thomas : La modification relance la production d'une hémoglobine fœtale. Dans les essais, la grande majorité des patients n'ont plus eu de crises douloureuses pendant au moins un an.

Marie : Je ne conteste pas l'exploit. Encore faut-il dire à quel prix, et pas seulement en dollars.

Marie : Avant la réinjection, il faut une chimiothérapie lourde pour faire de la place dans la moelle osseuse. Des semaines d'hôpital, un risque d'infertilité.

Marie : Et la drépanocytose touche surtout l'Afrique subsaharienne, où presque personne n'a accès à ce genre de traitement.

Thomas : Je te l'accorde. Mais on disait la même chose des premiers antirétroviraux contre le sida, et leur prix s'est effondré.

Marie : Pour les antirétroviraux, il a fallu des génériques et des années de bataille politique. Ça ne tombe pas du ciel.

Thomas : Soit. Passons à l'ARN messager, qui, lui, a fait ses preuves à l'échelle de la planète.

Marie : Là, je te suis. Des milliards de doses, en un temps record.

Thomas : En un temps record, c'est ce qu'on a dit. Or c'est trompeur : Katalin Karikó travaillait sur l'ARN messager depuis les années quatre-vingt-dix, dans l'indifférence quasi générale.

Thomas : Ses demandes de financement étaient refusées, son université l'a même rétrogradée. En deux mille vingt-trois, elle a reçu le Nobel de médecine avec Drew Weissman.

Marie : Belle revanche.

Marie : Mais c'est précisément là que je me méfie : on nous promet maintenant des vaccins à ARN contre le cancer.

Thomas : Personnalisés, oui. Conçus à partir des mutations de la tumeur de chaque patient. Les premiers essais sur le mélanome sont encourageants.

Marie : Encourageants. Tu entends le mot ? Encourageant, ça ne veut pas dire guéri.

Marie : Chaque fois qu'un essai intermédiaire sort, les gros titres annoncent la fin du cancer. Le lecteur retient la promesse, pas les nuances.

Thomas : Mais ça, c'est un reproche aux journalistes, pas aux chercheurs, non ?

Marie : Aux deux, parfois. Les communiqués de presse des laboratoires ne sont pas des modèles de sobriété.

Thomas : Touché.

Thomas : Mais l'immunothérapie, elle, n'est plus une promesse. Elle est dans les hôpitaux depuis plus de dix ans.

Marie : Tu nous rappelles le principe ?

Thomas : Les cellules cancéreuses savent appuyer sur les freins du système immunitaire, qu'on appelle des points de contrôle.

Thomas : Les inhibiteurs de points de contrôle bloquent ces freins, de sorte que les défenses du patient se remettent à attaquer la tumeur. D'où le Nobel d'Allison et de Honjo, en deux mille dix-huit.

Thomas : Pour certains mélanomes métastatiques, autrefois une condamnation, des patients sont en vie des années après.

Marie : Pour certains. Tout est là. Seule une partie des patients répond, et on ne sait pas toujours prédire lesquels.

Marie : Sans compter que libérer le système immunitaire, c'est risquer qu'il se retourne contre le corps.

Thomas : Aucune avancée n'est sans effets secondaires. Tu exiges une perfection qu'aucun traitement n'a jamais atteinte.

Marie : Je n'exige pas la perfection. J'exige qu'on appelle les choses par leur nom.

Thomas : Alors appelons le dernier par son nom : les analogues du GLP-un. Ozempic, Wegovy, et compagnie.

Marie : Ah, celui-là. Le médicament que tout Hollywood s'arrache.

Thomas : À l'origine, le GLP-un est une hormone intestinale qui signale au cerveau qu'on a assez mangé. On l'a d'abord utilisé contre le diabète.

Thomas : Puis on s'est aperçu que les patients maigrissaient. Dans un grand essai, les participants ont perdu en moyenne autour de quinze pour cent de leur poids en un peu plus d'un an.

Thomas : Un autre essai a montré une baisse des accidents cardiovasculaires. Plus seulement une affaire d'apparence, donc.

Marie : Ce que je retiens, moi, c'est qu'à l'arrêt du traitement, une bonne partie du poids revient.

Marie : Autrement dit, ce serait souvent un traitement à vie, dont il faudra que l'on mesure les effets sur des décennies.

Thomas : Comme pour l'hypertension, et personne ne s'en offusque.

Marie : Mouais. Sauf que, pendant les pénuries, des diabétiques ne trouvaient plus leur médicament, détourné vers des cures d'amaigrissement.

Thomas : Là, je n'ai rien à redire. C'est un scandale de répartition, pas de science.

Marie : C'est peut-être ça, ma conclusion : la science avance plus vite que la société censée l'absorber.

Thomas : Pas faux. Tu veux la mienne ?

Thomas : Il y a vingt-cinq ans, ces quatre traitements ressemblaient à de la science-fiction. Aujourd'hui, ils existent.

Marie : Qu'ils existent, je te l'accorde. Qu'ils soient accessibles à tous, c'est une autre paire de manches.

Thomas : Rendez-vous dans dix ans, alors. On verra lequel de nous deux avait raison.

Marie : D'ici là, j'espère qu'on aura trouvé un traitement contre ta mauvaise foi.

Thomas : Merci de nous avoir écoutés. Gardez l'espoir, et l'esprit critique.