Le neuvième art sur l’étagère (B1)

The ninth art on the shelf — Astérix, Tintin, Gaston : deux amis fouillent leurs étagères et se disputent gentiment sur la bande dessinée, cet art que les Français appellent le neuvième.

Camille : Tu sais que, chez moi, la moitié de la bibliothèque, ce sont des bandes dessinées ? Mon mari en rit chaque fois.

Malik : Ha ! Moi, c’est le contraire. J’ai honte, mais je n’en ai presque plus.

Camille : Presque plus ? Tu les as vendues ?

Malik : Donnés à mon neveu. Mais j’ai gardé un Astérix. Un seul, par sentimentalisme.

Camille : Lequel ? Moi, mon préféré, c’est celui avec les pirates.

Malik : Ah oui, celui où ils coulent toujours leur bateau ! Je ris encore rien que d’y penser.

Camille : Les Français adorent ça. Astérix est sorti en mille neuf cent cinquante-neuf, dans un magazine, et il a tout de suite plu.

Malik : Et ce sont deux auteurs : Goscinny pour les histoires, Uderzo pour les dessins. Quel duo !

Camille : Tu vois, tu t’y connais mieux que tu ne le dis.

Malik : Bof, c’est de la culture générale. Tout le monde sait ça.

Camille : Pas du tout ! Mes élèves ne connaissent pas Goscinny.

Malik : Ah bon ? Ça m’étonne. Ils lisent quoi, alors ?

Camille : Des mangas, surtout. Et ils les lisent à toute vitesse, de droite à gauche.

Malik : Du coup, ils ne lisent plus la même bande dessinée que nous.

Camille : Attends, pas si vite. En France, le manga se vend énormément, mais la bande dessinée franco-belge résiste.

Malik : Franco-belge ? C’est quoi, exactement ?

Camille : Tintin, Lucky Luke, Gaston, les Schtroumpfs. Beaucoup viennent de Belgique, et on les lit des deux côtés de la frontière.

Malik : Tintin, c’est Hergé, non ? Un Belge, avec un chien blanc.

Camille : Voilà. Milou, le chien. Et le capitaine Haddock, qui jure comme un charretier.

Malik : Ha ha ! Mon grand-père aussi, il jurait comme un charretier, mais jamais devant moi.

Camille : Et Gaston Lagaffe, tu le connais ? Le garçon qui dort au bureau et rate tout ce qu’il touche.

Malik : Gaston, oui, c’est mon préféré. Il me ressemble un peu, je l’avoue.

Camille : Tu n’es pas si maladroit !

Malik : Si, si. Mon patron te le dirait.

Camille : Bon, passons. Tu sais pourquoi on parle de neuvième art ?

Malik : Pas la moindre idée. Il y en a donc huit autres ?

Camille : Oui, la musique, le théâtre, le cinéma… et la bande dessinée est arrivée après, avec les images qui racontent une histoire.

Malik : Franchement, je trouve ça un peu prétentieux. Un art, pour des bulles et des cases ?

Camille : Au contraire ! Dessiner une page qui se lit bien, c’est un vrai métier.

Camille : Il faut choisir chaque image, chaque silence, chaque mot. Rien n’est laissé au hasard.

Malik : D’accord, d’accord. Je te l’accorde, c’est difficile.

Malik : Mais je reste sceptique, il faudra me convaincre avec un bon exemple.

Camille : Et il y a même un grand festival chaque année, à Angoulême, dans le sud-ouest de la France.

Malik : J’en ai entendu parler. C’est en janvier, non ? Il fait froid, et les gens font la queue pendant des heures.

Camille : C’est ça. J’y suis allée une fois. Je suis rentrée avec quatre albums dédicacés et les pieds gelés.

Camille : Mes doigts étaient si froids que je n’arrivais presque plus à tenir le stylo.

Malik : Dédicacés ! Tu as parlé à un dessinateur en vrai ?

Camille : Oui, un auteur m’a fait un petit dessin sur la première page, avec mon prénom. Je l’ai encadré.

Malik : Ça, c’est un souvenir qui vaut de l’or.

Camille : Et toi, tu lisais quoi quand tu étais petit ?

Malik : Je lisais sous la couverture, avec une lampe de poche. Mes parents me croyaient endormi.

Malik : Un soir, ma mère a ouvert la porte sans bruit. Elle m’a regardé, elle a souri, et elle est repartie sans rien dire.

Malik : J’ai éteint la lampe en vitesse, mais le lendemain soir, j’ai recommencé.

Camille : Quelle belle histoire. Ta mère avait compris.

Malik : Oui. Elle me disait toujours : tant que tu lis, je ne dis rien.

Camille : Moi, c’était l’inverse. Ma mère disait que les bandes dessinées, ce n’était pas de la vraie lecture.

Camille : Elle cachait même mes albums dans le garage, derrière les vieux pots de peinture.

Malik : Ah ça, c’est une idée qui reste. Même aujourd’hui, certains pensent que c’est pour les enfants.

Camille : Alors que certains albums parlent de guerre, de maladie, de voyages. Ce n’est pas de la rigolade.

Malik : Tu en as un à me conseiller ? Pas un Astérix, quelque chose de sérieux.

Camille : Je te prête un album sur l’histoire d’une famille iranienne. Il se lit d’une traite, et il reste longtemps dans la tête.

Malik : D’accord, mais je te préviens, je le rends en retard.

Camille : Comme tous les livres que je te prête, ça ne m’étonne pas.

Malik : Tu exagères. Je les rends toujours. Enfin, presque toujours.

Camille : Ha ! Presque. Et la dernière fois, tu as perdu la couverture.

Malik : Ça arrive à tout le monde. Mon chat l’a mâchée, voilà.

Camille : Bref. Pour moi, une bonne bande dessinée, c’est un film qu’on lit à son rythme.

Malik : Moi, je dirais plutôt un roman qu’on regarde. Tu vois, on n’est pas d’accord sur tout.

Camille : Ça se discute. L’important, c’est qu’on s’en souvienne longtemps.

Malik : Tu as raison. Je me souviens encore de chaque case des Schtroumpfs, et pourtant je n’ai pas ouvert un album depuis vingt ans.

Camille : Et si on retournait à la librairie samedi ? Tu y découvrirais ce qui existe aujourd’hui.

Malik : Pourquoi pas. À condition que tu me laisses choisir.

Camille : Marché conclu. Et toi qui nous écoutes : quelle est la bande dessinée de ton enfance ?