Traverser les océans en kayak : à la force de la pagaie (B1)
Crossing oceans by kayak: powered by the paddle alone — De l’origine inuit du kayak jusqu’aux traversées solitaires de l’Atlantique et du Pacifique par Aleksander Doba, Ed Gillet ou le Français Cyril Derreumaux, comment un être humain peut-il pagayer des milliers de kilomètres au ras des vagues ? Nos trois hôtes racontent ces expéditions extraordinaires.
Chloé : Traverser les océans en kayak : à la force de la pagaie.
Lucas : Bonjour à toutes les deux ! Quand on s’assoit dans un kayak de mer, on a les yeux à tout juste soixante centimètres au-dessus de l’eau.
Chloé : Bonjour ! Oui, et en Bretagne, dès qu’une petite vague d’un mètre arrive de face, tu as déjà l’impression de gravir une colline liquide !
Léa : Bonjour ! Alors imaginez maintenant ce que ressent un être humain assis au ras des flots au beau milieu de l’océan Atlantique ou du Pacifique, à deux mille kilomètres de la côte la plus proche !
Lucas : Aujourd’hui, nous partons à la rencontre de ces femmes et de ces hommes qui ont traversé des mers entières et fait le tour des continents uniquement en pagayant.
Chloé : Mais avant de parler des records modernes, rendons hommage aux véritables inventeurs de ce bateau génial : d’où vient le mot kayak ?
Léa : Le mot vient directement de la langue inuit, où qajaq désigne le bateau du chasseur dans les régions arctiques du Groenland, du Canada et de l’Alaska !
Léa : Depuis plus de quatre mille ans, les peuples de l’Arctique fabriquaient une charpente très souple en bois flotté et en os de baleine, recouverte de peaux de phoque cousues de façon totalement étanche.
Chloé : Et c’est aussi à eux que nous devons deux inventions géniales qu’on utilise encore tous les jours en kayak de mer moderne !
Lucas : Tu veux parler de la jupe étanche autour de la taille et de la fameuse technique de l’esquimautage ?
Chloé : Exactement ! Le chasseur inuit attachait sa veste en peau de phoque tout autour du trou de son kayak pour qu’aucune goutte d’eau glacée ne puisse entrer dans la coque.
Chloé : Et si une grosse vague le faisait chavirer la tête en bas dans l’eau à zéro degré, il n’avait pas besoin de sortir de son bateau !
Chloé : D’un coup de reins souple et d’un appui de sa pagaie sur la surface de l’eau, il faisait un tour complet pour revenir à l’endroit en deux secondes : c’est l’esquimautage !
Lucas : En ingénierie navale, le kayak inuit est toujours considéré comme l’une des formes hydrodynamiques les plus parfaites jamais dessinées par l’homme.
Léa : Et au vingtième siècle, le premier grand voyage intercontinental en kayak de l’histoire moderne commence en mille neuf cent trente-deux en Allemagne !
Lucas : Raconte-nous l’odyssée incroyable d’Oskar Speck !
Léa : En mille neuf cent trente-deux, Oskar Speck était un jeune électricien allemand sans travail à cause de la crise économique.
Léa : Il avait entendu dire qu’on cherchait des ouvriers dans une mine de cuivre sur l’île de Chypre, en Méditerranée.
Léa : Comme il n’avait pas d’argent pour payer le train ou le bateau, il a plié son kayak démontable en bois et en toile caoutchoutée, il l’a posé sur le fleuve Danube dans la ville d’Ulm, et il a commencé à pagayer !
Chloé : Il est descendu par le Danube jusqu’à la mer Méditerranée ?
Léa : Oui, mais arrivé à Chypre, il avait tellement pris goût au voyage en kayak qu’il a décidé de ne plus s’arrêter et de continuer jusqu’en Australie !
Lucas : De l’Allemagne jusqu’en Australie dans un petit kayak pliant en toile ? Quel itinéraire a-t-il suivi ?
Léa : Il a descendu le fleuve Euphrate à travers la Syrie et l’Irak, puis il a longé le golfe Persique, toutes les côtes du Pakistan et de l’Inde, le Sri Lanka, la Birmanie, la Malaisie et les milliers d’îles de l’Indonésie !
Chloé : Combien d’années a duré ce voyage extraordinaire à la pagaie ?
Léa : Sept ans et demi ! Il a parcouru cinquante mille kilomètres à la force des bras et il a posé le pied sur la côte nord de l’Australie en septembre mille neuf cent trente-neuf.
Lucas : Cinquante mille kilomètres en pagayant sous le soleil tropical, c’est plus que le tour complet de la Terre !
Chloé : C’est prodigieux !
Léa : Mais Oskar Speck longeait encore les côtes et les îles. Or au vingtième siècle, d’autres fous du kayak ont voulu franchir l’étape ultime : traverser un océan entier sans aucune terre à l’horizon !
Chloé : Et parmi eux, il y a l’exploit mythique de l’Américain Ed Gillet en mille neuf cent quatre-vingt-sept entre la Californie et Hawaï !
Lucas : Pourquoi la traversée d’Ed Gillet entre Monterey et Hawaï reste-t-elle encore aujourd’hui l’une des plus audacieuses de tous les temps ?
Chloé : Parce qu’il n’avait pas de grand bateau océanique à cabine : il est parti dans un kayak de mer standard du commerce, où il devait rester assis jour et nuit pendant soixante-trois jours !
Léa : Non, attends, comment faisait-il pour dormir la nuit au milieu du Pacifique s’il n’avait pas de cabine pour s’allonger ?
Chloé : Le soir, il gonflait deux gros flotteurs de chaque côté de sa coque pour stabiliser le kayak face à la houle, puis il glissait ses jambes au fond du cockpit et posait un grand sac étanche par-dessus sa tête comme une capuche !
Lucas : Il est arrivé sur la plage à Hawaï après quatre jours sans presque rien à manger, en pagayant avec une pagaie brisée qu’il avait réparée avec du ruban adhésif !
Léa : Il a vraiment su garder son sang-froid jusqu’au dernier mètre.
Lucas : Et sur l’océan Atlantique, un personnage haut en couleur est devenu une véritable légende mondiale au vingt et unième siècle : le Polonais Aleksander Doba !
Chloé : Oh oui, Olek Doba avec sa grande barbe blanche de dieu de la mer et son sourire malicieux !
Léa : Ce qui est extraordinaire chez Aleksander Doba, c’est qu’il a fait sa toute première traversée de l’océan Atlantique en kayak à l’âge de soixante-quatre ans !
Lucas : Entre deux mille dix et deux mille dix-sept, il a traversé l’océan Atlantique trois fois en solitaire à la seule force de sa pagaie : du Sénégal au Brésil, puis du Portugal à la Floride, et enfin de New York jusqu’en France !
Chloé : Lors de sa troisième traversée dans l’Atlantique Nord, celle qui l’a mené jusqu’au Conquet en Bretagne en deux mille dix-sept, quel âge avait-il ?
Léa : Il avait soixante-dix ans ! Cent dix jours seul dans les tempêtes de l’Atlantique Nord à soixante-dix ans !
Lucas : Quand les journalistes lui demandaient à l’arrivée en Bretagne s’il ne se sentait pas trop vieux pour affronter des vagues de huit mètres, il répondait : on ne vieillit que lorsqu’on arrête d’avoir des projets !
Chloé : Quelle phrase magnifique !
Léa : Et plus récemment encore, en deux mille vingt et un, le navigateur franco-américain Cyril Derreumaux a réalisé une traversée solitaire magistrale sur le Pacifique entre la Californie et Hawaï !
Lucas : Oui ! En tant qu’ingénieur naval, j’ai étudié de près son kayak océanique baptisé Valentine : c’est un bijou de technologie long de sept mètres en fibre de carbone et kevlar.
Chloé : Explique-nous comment est construit un kayak transocéanique moderne comme celui d’Aleksander Doba ou de Cyril Derreumaux.
Lucas : Au centre du kayak, le navigateur est assis dans son cockpit ouvert pour pagayer la journée avec sa pagaie double classique.
Lucas : Mais à l’avant ou à l’arrière de la coque, il y a une toute petite cabine étanche d’à peine deux mètres de long et soixante centimètres de large où il peut se glisser pour dormir au sec !
Léa : Et que se passe-t-il si une énorme déferlante retourne complètement le kayak pendant qu’il dort dans sa cabine ?
Lucas : La forme arrondie du toit de la cabine et le poids placé tout en bas de la quille font que le kayak est autoredressable : il fait un tour complet et revient tout seul à l’endroit comme un culbuto !
Chloé : Mais à l’intérieur de cette minuscule cabine pendant une tempête, tu dois avoir l’impression d’être secoué dans le tambour d’une machine à laver !
Lucas : Tout à fait ! C’est pour cela que le navigateur s’attache avec des sangles contre les parois matelassées et jette à l’eau une ancre flottante, une sorte de grand parachute sous-marin qui freine la dérive du bateau face au vent.
Léa : Et comment fait le kayakiste pour boire de l’eau douce pendant quatre-vingt-dix ou cent jours au milieu de l’eau salée ?
Lucas : Il utilise un petit dessalinisateur alimenté par des panneaux solaires collés sur le pont du kayak, et un deuxième dessalinisateur à pompe manuelle en secours !
Chloé : Transformer l’eau de mer en eau pure grâce au soleil pour préparer ses sachets de nourriture lyophilisée, c’est l’autonomie totale.
Léa : En quatre-vingt-onze jours et quatre mille quatre cents kilomètres, Cyril Derreumaux a donné plus d’un million et demi de coups de pagaie pour tenir le cap jusqu’à Honolulu !
Chloé : Un million et demi de coups de pagaie !
Léa : Et du côté des femmes, il y a une kayakiste allemande qui a accompli dans un kayak de mer tout simple des exploits qui laissent tous les marins sans voix : Freya Hoffmeister !
Chloé : Oh oui, Freya Hoffmeister est une idole absolue pour tous les kayakistes de mer !
Lucas : Quels continents a-t-elle contournés en pagayant seule le long des côtes ?
Léa : D’abord, elle a contourné toute l’Islande, puis toute l’île du Sud de la Nouvelle-Zélande.
Léa : Ensuite, en deux mille neuf, elle a bouclé la circumnavigation du continent australien en solitaire : quatorze mille kilomètres en trois cent trente-deux jours au milieu des crocodiles marins et des requins !
Lucas : Savais-tu qu’un jour, au large de l’Australie, un grand requin a mordu l’arrière de sa coque en fibre de verre et y a laissé deux trous de dents ?
Chloé : Un coup de mâchoire de requin dans le kayak ! Et elle a quand même continué ?
Léa : Non seulement elle a terminé l’Australie, mais elle a ensuite contourné tout le continent sud-américain sur vingt-sept mille kilomètres !
Léa : Elle a franchi le redoutable cap Horn à la pagaie avant d’entreprendre le tour intégral de l’Amérique du Nord !
Lucas : Franchir le cap Horn dans un kayak de cinq mètres cinquante alors que même les grands cargos s’en méfient, c’est d’une maîtrise phénoménale.
Chloé : Oui, mais il ne faudrait pas croire que ces kayakistes voient l’océan comme un ennemi à vaincre !
Léa : Au contraire : tous racontent que la plus grande magie du kayak, c’est le silence absolu de la glisse qui permet des rencontres animales uniques au monde.
Chloé : Je le vis chaque semaine avec mes élèves en Bretagne : comme tu n’as pas d’hélice ni de moteur qui fait du bruit sous l’eau, les phoques curieux sortent la tête à deux mètres de ta pagaie !
Lucas : Et au large, les grands kayakistes voient des dauphins surfer dans leur sillage, des tortues géantes dormir à la surface et parfois une baleine à bosse de trente tonnes qui vient respirer juste à côté de leur coque !
Léa : Et la nuit sous les tropiques, quand la mer est pleine de plancton bioluminescent, chaque coup de pagaie fait jaillir des milliers d’étincelles bleues et vertes dans l’eau noire !
Chloé : On a l’impression de pagayer au milieu des étoiles du ciel.
Lucas : C’est féerique !
Chloé : D’ailleurs, pour nos auditeurs qui veulent s’initier au kayak de mer pendant les vacances, par quel conseil technique commence-t-on toujours sur la plage ?
Lucas : Beaucoup de débutants commettent l’erreur de tirer sur la pagaie uniquement avec les petits muscles des bras et des poignets.
Chloé : Exact ! Si tu pagayes seulement avec les bras, au bout de trente minutes, tu as mal aux épaules !
Chloé : Le vrai secret du kayakiste, c’est la rotation du buste : tu plantes la pale dans l’eau près de tes pieds et tu fais tourner tes épaules et tes abdominaux en poussant avec la jambe du même côté.
Lucas : Avec ce mouvement du buste, ce sont les grands muscles du dos et du ventre qui travaillent sans fatigue pendant des heures !
Léa : Et que l’on soit sur un lac calme, le long des falaises bretonnes ou au milieu du Pacifique, nous sommes tous dans le même bateau : tout petits face à la beauté de la mer.
Lucas : D’ailleurs, pour ceux qui habitent loin de l’océan, la France offre aussi des milliers de kilomètres de rivières magnifiques à descendre en kayak sur plusieurs jours !
Chloé : Oh oui : descendre la Loire sauvage entre les bancs de sable, les gorges de l’Ardèche sous le grand pont d’Arc, la Dordogne au pied des châteaux ou le Tarn !
Léa : Sur la Loire, qu’on appelle le dernier grand fleuve sauvage d’Europe, on peut pagayer trois ou quatre jours et bivouaquer le soir sur une île de sable déserte au milieu des oiseaux migrateurs !
Lucas : Et comment range-t-on sa tente, son sac de couchage et son réchaud dans un kayak de randonnée pour que rien ne prenne l’eau ?
Chloé : À l’avant et à l’arrière du siège, la coque possède deux grands caissons fermés par des trappes rondes en caoutchouc étanche.
Chloé : On glisse toutes ses affaires dans de petits sacs étanches souples qu’on pousse jusqu’au bout des pointes du kayak : c’est encore plus spacieux qu’un grand sac à dos de montagne !
Lucas : Et sur le plan de l’équilibre, comment doit-on répartir le poids des bagages à l’intérieur de la coque ?
Lucas : Il faut toujours placer les objets les plus lourds, comme les réserves d’eau et la nourriture, tout au fond de la coque et le plus près possible du milieu du bateau !
Léa : Pourquoi ne faut-il pas mettre le poids lourd tout au bout de la pointe avant ?
Lucas : Parce que si l’avant est trop lourd, le nez du kayak plonge sous chaque vague au lieu de monter légèrement par-dessus la houle !
Chloé : C’est un détail d’ingénieur qui change tout quand le vent se lève l’après-midi.
Léa : Et parlons aussi d’une autre invention moderne très pratique pour ceux qui vivent en appartement en ville : le kayak gonflable haute pression et le kayak pliant !
Lucas : Tout comme le bateau pliant d’Oskar Speck dans les années trente, mais avec les matériaux d’aujourd’hui : le bateau tient dans un sac à roulettes qu’on emporte dans le train !
Chloé : En quinze minutes au bord de la rivière ou de la plage, tu assembles ou tu gonfles ton kayak et tu pars explorer les criques inaccessibles à pied.
Léa : Voir la terre depuis la mer change complètement la perspective : les falaises, les phares et les petits ports semblent soudain sortis d’un tableau.
Lucas : Et contrairement au bateau à moteur, tu ne laisses aucune trace ni aucune fumée derrière ton sillage.
Chloé : Seulement quelques petits tourbillons d’eau qui s’effacent en trois secondes !
Léa : C’est la plus douce des façons de voyager.
Lucas : Sans aucun doute !
Chloé : Et parlons aussi d’une autre grande aventure polaire française : celle de Sébastien Dos Santos Borges et des kayakistes qui naviguent entre les icebergs du Groenland et du Spitzberg !
Lucas : Pagayer au milieu des glaces de l’Arctique, là où le kayak est né il y a quatre mille ans, c’est un retour aux sources magnifique.
Chloé : Là-bas, il faut pourtant respecter une règle de prudence absolue : ne jamais s’approcher trop près d’un grand iceberg !
Léa : Pourquoi est-il si dangereux de pagayer juste au pied d’un iceberg ?
Chloé : Parce que quatre-vingt-dix pour cent de la glace se trouve sous l’eau et fond lentement : à tout moment, l’iceberg peut perdre l’équilibre, se retourner d’un seul bloc et créer une vague géante !
Lucas : Les guides polaires gardent toujours une distance de sécurité d’au moins deux ou trois fois la hauteur de la glace.
Léa : Et dans le silence blanc des fjords du Groenland, on entend la glace craquer et chanter comme du cristal pendant que les narvals et les baleines nagent sous les kayaks.
Chloé : Le soir, on tire les kayaks sur une plage de galets noirs, on allume le réchaud et on regarde le soleil de minuit qui ne se couche jamais en été !
Lucas : Et quand l’automne arrive, ce sont les aurores boréales vertes et violettes qui dansent dans le ciel et se reflètent sur l’eau calme du fjord.
Léa : Quel spectacle grandiose !
Chloé : Et savez-vous quel petit objet tous les kayakistes de mer portent accroché à leur gilet de sauvetage en plus du sifflet ?
Lucas : Une boussole marine et un petit couteau inoxydable ?
Chloé : Oui, ainsi qu’une pompe à main flottante et un flotteur de pagaie gonflable qui aide à remonter à bord en pleine mer si l’esquimautage n’a pas fonctionné !
Léa : C’est un sport où l’on apprend à tout prévoir à l’avance pour savourer ensuite une liberté totale sur l’eau.
Lucas : On comprend pourquoi ceux qui goûtent au kayak de mer ne veulent plus jamais revenir sur la terre ferme.
Chloé : C’est bien vrai !
Léa : Et vous, nos auditeurs, aimeriez-vous plutôt descendre la Loire entre les châteaux ou longer les îles bretonnes ?
Chloé : Alors ce week-end, si la marée est bonne, je vous emmène tous les deux pagayer autour de l’archipel de Bréhat avec le pique-nique dans le coffre étanche !
Lucas : Gilet de sauvetage bouclé et pagaie en main, nous sommes prêts à embarquer !
Léa : Merci pour cette traversée passionnante sur les traces des plus grands pagayeurs des océans !
Chloé : Merci à tous nos auditeurs, gardez toujours le cap et à très bientôt sur l’eau !