Le tour du monde à pied : quarante mille kilomètres pas à pas (B1)
Walking around the world: forty thousand kilometers step by step — Traverser les déserts, les chaînes de montagnes et des dizaines de pays uniquement en marchant : de Jean Béliveau, parti de Montréal pendant onze ans avec une simple poussette, à l’exploratrice Marquis et Karl Bushby, nos trois hôtes racontent les plus grands tours du monde réalisés à pied.
Chloé : Le tour du monde à pied : quarante mille kilomètres pas à pas.
Lucas : Bonjour à toutes les deux ! Savez-vous combien de pas nous avons faits hier rien qu’en allant au marché et au parc ?
Léa : Bonjour ! Laisse-moi deviner : environ huit mille ou dix mille pas sur ton téléphone ?
Chloé : Bonjour ! Dix mille pas, cela représente à peu près sept kilomètres : une belle promenade du dimanche !
Lucas : Eh bien imaginez maintenant des femmes et des hommes qui font cinquante mille pas par jour, tous les jours, pendant cinq, sept ou onze ans pour faire le tour complet de la Terre à pied !
Chloé : Rien que d’entendre ce chiffre, ça donne le vertige : traverser les cinq continents uniquement à la vitesse de la marche humaine, environ cinq kilomètres à l’heure.
Léa : Et pourtant, en tant que médecin du sport, je peux vous dire un secret : le corps humain est né pour marcher sur d’immenses distances !
Lucas : Vraiment ? Nos ancêtres préhistoriques faisaient déjà des traversées de continents ?
Léa : Oui ! C’est en marchant un pas après l’autre que l’espèce humaine a peuplé toute la planète, de l’Afrique jusqu’à l’Asie et aux Amériques.
Léa : La voûte de notre pied, notre tendon d’Achille et notre posture debout sont une merveille mécanique conçue pour avancer toute la journée en dépensant très peu d’énergie.
Chloé : Mais à notre époque moderne pleine d’avions et d’autoroutes, qui a eu l’audace de repartir faire le tour du monde à pied ?
Lucas : Pour le premier tour du monde à pied officiellement homologué, tout a commencé en mille neuf cent soixante-dix dans une petite ville du Minnesota aux États-Unis !
Chloé : Tu parles des deux frères Dave et John Kunst !
Lucas : Exact ! Ils sont partis avec un mulet qui portait leurs sacs de couchage et leurs provisions, et Dave Kunst a fini par boucler vingt-trois mille kilomètres à pied en quatre ans et trois mois.
Chloé : Mais pour nous, francophones, l’histoire la plus émouvante et la plus monumentale est sans aucun doute celle du Québécois Jean Béliveau !
Léa : Oh oui, son livre et son aventure m’ont profondément marquée : raconte-nous comment tout a commencé pour lui à Montréal.
Chloé : En l’an deux mille, Jean Béliveau était un petit entrepreneur qui fabriquait des enseignes lumineuses au Québec, et suite à une grande tempête de verglas, sa petite entreprise a fait faillite.
Chloé : Le jour de ses quarante-cinq ans, au lieu de sombrer dans la tristesse, il a décidé de prendre son courage à deux mains et de partir en courant et en marchant autour du monde pour promouvoir la paix !
Lucas : Le dix-huit août deux mille, il a embrassé sa compagne Luce sur le pas de la porte à Montréal, avec seulement quatre mille dollars en poche et une petite poussette à trois roues devant lui.
Léa : Pourquoi une poussette à trois roues plutôt qu’un gros sac à dos de randonnée ?
Lucas : Parce que porter vingt-cinq kilos sur les épaules pendant des années écrase les disques de la colonne vertébrale !
Lucas : Alors qu’avec une poussette de course bien équilibrée, tu poses les mains sur la poignée et la roue porte tout le poids de la tente, du réchaud et des bidons d’eau.
Chloé : Combien de temps Jean Béliveau a-t-il marché avec sa petite poussette autour de la planète ?
Chloé : Pendant onze longues années sans jamais rentrer chez lui ! Il est revenu à Montréal en octobre deux mille onze après avoir parcouru soixante-quinze mille cinq cents kilomètres à travers soixante-quatre pays !
Léa : Soixante-quinze mille kilomètres à pied ! C’est presque deux fois le tour de l’équateur !
Lucas : Et sais-tu combien de paires de chaussures il a complètement usées sur le bitume et les chemins pendant ces onze ans ?
Léa : Combien de paires ?
Lucas : Cinquante-quatre paires de chaussures ! Environ cinq paires par an dont la semelle finissait lisse comme une feuille de papier !
Chloé : C’est fou !
Léa : Mais comment a-t-il fait pour se nourrir et dormir pendant onze ans alors que ses quatre mille dollars de départ étaient épuisés dès la première année ?
Chloé : Grâce à une force qui dépasse toutes les frontières : l’hospitalité humaine !
Chloé : Du désert d’Atacama au Chili jusqu’aux villages d’Afrique du Sud, d’Éthiopie, d’Algérie, d’Inde ou de Corée, quatre mille familles différentes lui ont ouvert leur porte le soir.
Lucas : Et quand il n’y avait pas de maison, il dormait sous les ponts, dans les casernes de pompiers, dans les écoles ou même parfois dans une petite cellule de poste de police laissée ouverte pour le protéger du froid !
Léa : Et sa compagne Luce l’a soutenu à distance pendant onze ans en tenant son site web depuis Montréal et en allant le rejoindre une fois par an pendant une semaine.
Chloé : Quand il est enfin rentré à Montréal la tête haute, avec sa grande barbe blanche de pèlerin, des milliers de personnes marchaient derrière lui dans les rues en pleurant de joie !
Lucas : Quelle leçon de vie !
Léa : Et du côté des femmes, les exploits à pied autour du monde sont tout aussi extraordinaires.
Chloé : Oh oui ! Dès les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix, la Britannique Ffyona Campbell est devenue la première femme à traverser à pied les États-Unis, l’Australie, l’Afrique du Sud au Nord et toute l’Europe.
Lucas : Et plus près de nous, il faut absolument parler de la célèbre exploratrice suisse francophone originaire du Jura, madame Marquis !
Léa : Pourquoi les expéditions de cette exploratrice suisse sont-elles si particulières par rapport aux marcheurs qui suivent les routes ?
Chloé : Parce qu’elle refuse les routes goudronnées ! Elle marche seule, sans téléphone intelligent, à travers les régions les plus sauvages et les plus isolées de la Terre.
Chloé : Pendant son expédition ExplorAsia, elle est partie à pied de la Sibérie jusqu’au sud de l’Australie en traversant le désert de Gobi en Mongolie, la Chine, le Laos et tout le bush australien pendant trois ans !
Lucas : Comment fait-elle pour survivre seule au milieu du désert de Gobi ou de l’outback australien quand il n’y a aucun village à trois cents kilomètres à la ronde ?
Chloé : Elle tire derrière elle un petit chariot tout-terrain attaché à un harnais autour de sa taille, qui pèse parfois plus de cinquante kilos d’eau et de nourriture !
Chloé : Elle sait lire les traces des animaux sauvages pour trouver les points d’eau cachés sous les rochers et reconnaître les plantes comestibles du bush.
Léa : C’est une connaissance de la nature digne des anciens peuples nomades !
Lucas : Et dans un autre registre complètement fou, il y a l’expédition Goliath du Britannique Karl Bushby et du Français Dimitri Kieffer !
Léa : Quel était le pari de Karl Bushby quand il est parti tout au sud du Chili, à Punta Arenas, en mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit ?
Lucas : Son pari était de rentrer à pied jusque chez ses parents en Angleterre sans jamais monter dans un avion, un train, une voiture ni même un bateau !
Chloé : Non, attends, comment peut-on aller d’Amérique en Eurasie à pied sans prendre de bateau ? Il y a l’océan entre l’Alaska et la Sibérie !
Lucas : Eh bien en mars deux mille six, Karl Bushby et le Français Dimitri Kieffer ont réussi un exploit que presque personne ne croyait possible !
Lucas : En plein hiver arctique, par moins trente degrés, ils ont traversé à pied les quatre-vingt-dix kilomètres du détroit de Béring en sautant d’une plaque de banquise dérivante à une autre !
Lucas : Quand la glace s’ouvrait devant eux, ils enfilaient une combinaison étanche de survie et nageaient dans l’eau glacée en tirant leurs traîneaux avant de remonter sur la glace suivante !
Léa : Il leur a fallu quatorze jours sur la glace mouvante pour relier l’Alaska à la Russie à la seule force de leurs jambes.
Chloé : C’est surhumain !
Léa : Et plus récemment encore, pour éviter un détour politique en Asie centrale, Karl Bushby a même traversé la mer Caspienne à la nage par étapes entre le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan pour ne pas tricher avec sa règle du zéro véhicule !
Lucas : Quelle obstination incroyable sur plus de vingt-cinq ans d’une seule vie !
Chloé : Mais parlons aussi de ce qui se passe dans la tête quand on marche toute la journée face à l’horizon.
Chloé : On pourrait croire qu’avancer à cinq kilomètres à l’heure pendant des mois dans la solitude est mortellement ennuyeux.
Léa : Pas forcément ! Les neurosciences montrent au contraire que la marche régulière plonge le cerveau dans un état d’éveil calme tout à fait unique.
Lucas : Je l’ai vécu quand j’ai traversé la France et l’Espagne à pied : la première semaine, ton esprit ressasse tous tes petits soucis du quotidien.
Lucas : Puis, à partir du dixième jour, un grand silence intérieur s’installe : tu remarques la forme de chaque nuage, le parfum des pins, le chant d’un oiseau et le sourire d’un berger.
Léa : Ce n’est pas un hasard si les plus grands philosophes et écrivains français, comme Jean-Jacques Rousseau ou Arthur Rimbaud, disaient qu’ils ne pouvaient bien penser et écrire qu’en marchant !
Léa : À chaque pas posé sur le sol, l’onde de choc légère dans le talon stimule la circulation sanguine vers le cerveau et libère des endorphines naturelles.
Chloé : Rousseau écrivait d’ailleurs dans ses Confessions : la vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand air et le grand appétit, tout cela dégage mon âme !
Lucas : Et il y a un autre phénomène fascinant quand tu arrives à pied à l’entrée d’un village isolé.
Chloé : Comment les habitants réagissent-ils en voyant un marcheur venu de si loin ?
Lucas : Encore plus qu’à vélo, celui qui arrive à pied avec un bâton ou une poussette réveille dans toutes les cultures l’image très ancienne du pèlerin.
Lucas : Tu ne fais peur à personne : tu n’as ni moteur bruyant ni vitesse, alors les enfants courent vers toi et les anciens t’invitent à t’asseoir à l’ombre pour boire de l’eau fraîche.
Léa : Jean Béliveau racontait qu’en onze ans et soixante-quatre pays, malgré les déserts et les zones pauvres, l’immense majorité des êtres humains qu’il a croisés ont cherché à le protéger et à l’aider.
Chloé : C’est bouleversant.
Léa : Oui, absolument.
Lucas : Et parlons d’un autre marcheur contemporain incroyable : l’écrivain et journaliste Paul Salopek et son projet Out of Eden Walk !
Chloé : Oh oui ! Quel est le concept de sa marche géante à travers le monde ?
Lucas : Il est parti à pied de la vallée du Rift en Éthiopie, le berceau de l’humanité, pour refaire exactement le chemin des premiers humains préhistoriques jusqu’à la Terre de Feu en Amérique du Sud !
Léa : C’est ce qu’il appelle le journalisme lent : au lieu de sauter d’un avion à un hôtel pour faire un reportage de deux heures, il marche à travers les pays avec un guide local de chaque village.
Chloé : En marchant à cinq kilomètres à l’heure, on comprend que les frontières sur les cartes n’existent pas dans la nature : les langues, les cuisines et les visages changent tout doucement d’une colline à l’autre.
Lucas : Tu as tout dit !
Chloé : D’ailleurs, la France possède elle-même un trésor unique au monde pour les amoureux de la marche au long cours.
Lucas : Tu veux parler du réseau des sentiers de Grande Randonnée, nos fameux chemins marqués d’un trait blanc et d’un trait rouge ?
Chloé : Oui ! Il a été créé dès mille neuf cent quarante-sept par un passionné de marche, Jean Loiseau, et il couvre aujourd’hui plus de cent quatre-vingts mille kilomètres à travers toutes nos régions !
Léa : Cent quatre-vingts mille kilomètres de sentiers balisés rien qu’en France, c’est plus de quatre fois le tour de la Terre !
Lucas : On peut partir de la mer du Nord à Dunkerque et descendre à pied jusqu’à Nice sur la Méditerranée par le GR cinq en traversant les Vosges, le Jura et toutes les Alpes.
Chloé : Ou suivre le sentier des douaniers, le GR trente-quatre, qui fait tout le tour des côtes de Bretagne sur deux mille kilomètres au bord des falaises et des phares !
Léa : Et parlons aussi d’un Français contemporain qui a réalisé un tour du monde à pied extraordinaire pendant sept ans : Tom Souville, ou encore le jeune marcheur qui a relié Paris à Tokyo !
Lucas : Et comment oublier l’écrivain Sylvain Tesson qui a marché de la Sibérie jusqu’au golfe du Bengale en Inde en suivant le chemin des évadés du goulag, puis traversé toute la France par les chemins noirs ?
Chloé : Dans son livre Sur les chemins noirs, il explique que les petits sentiers de terre oubliés des cartes routières sont les derniers refuges de la liberté et du silence.
Léa : Pour lui, la marche à pied a même été la plus belle des rééducations médicales après une chute très grave.
Lucas : Marcher trente kilomètres par jour avec un carnet dans la poche lui a redonné l’équilibre, le souffle et le goût de vivre.
Chloé : Mais est-ce qu’il y a une heure de la journée que tous les grands marcheurs préfèrent par-dessus tout ?
Lucas : Sans hésiter : la première heure de marche à l’aube, juste avant que le soleil ne dépasse l’horizon !
Lucas : L’air est frais, la rosée brille sur l’herbe, les routes sont désertes et tu as l’impression que le monde entier vient d’être créé pour toi.
Léa : Et le soir, quand tu enlèves enfin tes chaussures devant la tente ou dans un gîte, un simple plat chaud a le goût d’un festin royal.
Chloé : C’est le bonheur des choses simples retrouvé grâce à l’effort.
Lucas : Tout à fait !
Chloé : Et si l’un de nos auditeurs rêve de partir marcher une semaine cet été pour la première fois, par où doit-il commencer ?
Léa : Ne commencez surtout pas par des étapes de quarante kilomètres ! Choisissez des étapes douces de quinze à vingt kilomètres par jour.
Lucas : Et allégez votre sac au maximum : chaque objet inutile laissé à la maison rend le pas plus léger dès la première colline !
Chloé : Une gourde d’eau, un chapeau pour le soleil, un carnet pour noter ses rencontres et beaucoup de curiosité suffisent pour partir.
Lucas : Oui, mais il ne faut pas oublier non plus la météo changeante : un bon manteau imperméable sauve toujours le moral sous une averse d’été !
Léa : Tu as bien raison : marcher au sec évite le refroidissement musculaire et permet de profiter même du bruit de la pluie sur les feuilles.
Chloé : Et avez-vous remarqué comment on dort profondément le soir après avoir marché six ou sept heures au grand air ?
Lucas : Dès que tu poses la tête sur l’oreiller ou sur ton vêtement plié dans la tente, tu t’endors en trente secondes chrono !
Léa : C’est la bonne fatigue physique qui apaise complètement le système nerveux, à l’opposé de la fatigue nerveuse du bureau.
Chloé : Et que deviennent tous ces grands marcheurs une fois qu’ils ont terminé leur tour du monde ?
Lucas : Beaucoup vont dans les écoles et les collèges pour raconter la géographie vivante aux enfants en leur montrant leurs chaussures usées et leurs carnets de route !
Léa : Voir une vraie paire de baskets qui a traversé un désert ou une montagne parle beaucoup plus aux élèves qu’un chapitre de manuel scolaire.
Chloé : Cela leur montre surtout que les grands rêves se réalisent avec de la patience, un petit pas chaque matin.
Lucas : Et toi, quel est le prochain sentier que tu as entouré sur ta carte pour tes vacances ?
Chloé : Le chemin de Stevenson dans les Cévennes, sur les traces de l’écrivain écossais !
Lucas : Oh, les Cévennes à pied en automne, c’est splendide !
Léa : Je viens avec vous sans hésiter !
Chloé : Parfait, notre petite équipe de marcheurs est déjà prête !
Léa : Et pour nos auditeurs qui veulent marcher longtemps sans se blesser, quel est le conseil numéro un pour prendre soin de ses pieds ?
Léa : Choisir des chaussettes en laine mérinos fine qui évacuent l’humidité, aérer ses pieds à chaque pause de midi et changer de chaussures dès que la semelle amortissante est tassée !
Chloé : Et surtout, ne jamais regarder les mille kilomètres qui restent sur la carte, mais seulement la beauté du chemin jusqu’au prochain village.
Lucas : Comme le disent tous les pèlerins : même un voyage de quarante mille kilomètres commence toujours par un simple pas devant sa porte.
Léa : Alors ce soir, en rentrant du travail, descendez un arrêt de bus plus tôt et savourez le plaisir de marcher la tête haute en regardant le ciel !
Chloé : Merci à tous les deux pour cette belle promenade autour de la Terre qui donne envie d’user nos semelles sur tous les chemins !
Lucas : Merci à tous nos auditeurs, bonne marche et à très bientôt pour une nouvelle aventure !