Nager à travers les mers : les grands exploits de l’eau libre (B1)
Swimming across the seas: great open-water feats — Traverser la Manche dans une eau à quinze degrés sans combinaison néoprène, relier Cuba à la Floride à soixante-quatre ans ou descendre tout le fleuve Amazone à la nage : nos deux hôtes plongent dans l’univers fascinant des nageurs d’extrême longue distance.
Camille : Nager à travers les mers : les grands exploits de l’eau libre.
Bastien : Bonjour ! Je vois que tes cheveux sont encore tout humides et que tu sens le sel marin : tu es vraiment allée nager dans la mer à sept heures ce matin ?
Camille : Bonjour ! Oui, l’eau était à seize degrés, la mer était lisse comme un miroir au lever du soleil, et j’ai nagé une heure le long de la côte !
Bastien : Seize degrés sans combinaison ? Rien que d’y penser, je grelotte déjà derrière ma tasse de thé chaud !
Camille : Au début, il faut un peu de courage pour se jeter à l’eau, mais au bout de trois minutes de crawl, le corps s’adapte et tu te sens incroyablement vivante.
Bastien : Et dire que pour les nageurs d’extrême longue distance dont nous allons parler aujourd’hui, une heure dans l’eau froide n’est même pas le début de l’échauffement !
Camille : C’est vrai : dans l’univers de la nage en eau libre, le monument absolu, celui qu’on surnomme l’Everest de la natation, c’est la traversée de la Manche entre l’Angleterre et la France !
Bastien : Quelle est la distance exacte à vol d’oiseau entre les falaises blanches de Douvres en Angleterre et le cap Gris-Nez sur la côte française ?
Camille : En ligne droite sur la carte, le détroit du Pas de Calais mesure environ trente-quatre kilomètres.
Camille : Mais en réalité, aucun nageur au monde ne peut traverser la Manche en ligne droite : la plupart nagent entre quarante-cinq et soixante kilomètres pour arriver sur la plage !
Bastien : Soixante kilomètres au lieu de trente-quatre ? Pourquoi sont-ils obligés de faire un tel détour dans l’eau ?
Camille : À cause de la marée et d’un courant marin extrêmement puissant qui traverse le détroit !
Camille : Pendant six heures, la marée montante te pousse très fort vers le nord-est, vers la mer du Nord, puis pendant les six heures suivantes, la marée descendante te ramène vers le sud-ouest !
Bastien : Donc si on regarde la trace du nageur vue du ciel, il dessine un grand S géant au milieu de la mer !
Camille : Exactement ! Et si tu ralentis au mauvais moment à quelques centaines de mètres des côtes françaises, le courant peut te repousser au large en vingt minutes.
Bastien : Qui a été le premier être humain à réussir cette traversée contre vents et marées ?
Camille : C’était un marin britannique, le capitaine Matthew Webb, au mois d’août mille huit cent soixante-quinze !
Camille : Il s’était enduit tout le corps d’huile de marsouin pour se protéger du froid, et il a nagé pendant vingt et une heures et quarante-cinq minutes jusqu’à la plage de Calais.
Bastien : Et à cette époque, en mille huit cent soixante-quinze, le crawl moderne n’était pas encore pratiqué en Europe, n’est-ce pas ?
Camille : Non ! Il a traversé toute la Manche uniquement en nageant la brasse, la tête hors de l’eau face à chaque vague !
Bastien : Vingt et une heures de brasse dans la mer froide ! Quel exploit incroyable !
Camille : Et cinquante ans plus tard, en mille neuf cent vingt-six, une jeune Américaine de dix-neuf ans a stupéfié le monde entier dans ce même détroit.
Bastien : Gertrude Ederle ! À l’époque, les journaux affirmaient qu’aucune femme ne pourrait jamais réussir la traversée de la Manche à la nage.
Camille : Eh bien non seulement Gertrude Ederle a traversé la Manche en nageant le crawl, mais elle a battu le record masculin de deux heures entières en quatorze heures et trente-neuf minutes !
Bastien : Quand elle est rentrée à New York, deux millions de personnes sont descendues dans les rues pour l’acclamer sous une pluie de confettis !
Camille : C’est génial !
Bastien : Mais dis-moi, aujourd’hui, avec les progrès de la technologie, les nageurs de la Manche ont-ils le droit de porter une combinaison néoprène isolante ?
Camille : Non, attends, c’est la règle sacrée de la fédération depuis mille huit cent soixante-quinze : aucune combinaison thermique n’est autorisée pour une traversée officielle !
Bastien : Qu’est-ce que le nageur a le droit de porter dans une eau qui est entre quatorze et dix-huit degrés ?
Camille : Un simple maillot de bain classique en tissu qui ne descend pas sous les hanches, un seul bonnet de bain classique sur la tête, une paire de lunettes, un pince-nez et des bouchons d’oreilles !
Camille : On a seulement le droit de se mettre un mélange de lanoline et de vaseline sous les bras et autour du cou pour éviter que le sel marin ne brûle la peau après dix heures de frottement.
Bastien : Sur le plan scientifique, c’est là que le défi devient redoutable : l’eau conduit et aspire la chaleur du corps humain vingt-cinq fois plus vite que l’air !
Camille : C’est pour cela que le danger numéro un en eau libre est l’hypothermie.
Bastien : Comment les entraîneurs sur le bateau d’accompagnement surveillent-ils les signes d’hypothermie sans toucher le nageur ?
Camille : Toutes les trente minutes, le nageur s’arrête trente secondes en faisant du sur-place dans l’eau pendant qu’on lui tend une boisson chaude sucrée au bout d’une perche.
Camille : Pendant cette pause, l’équipe compte le nombre de ses coups de bras par minute et lui pose une question simple pour vérifier qu’il arrive encore à parler clairement et à garder la tête froide !
Bastien : Parce que si le nageur touche la coque du bateau ou la main d’un équipier, même une seule seconde, que se passe-t-il ?
Camille : L’observateur officiel à bord siffle immédiatement la fin de la tentative : la traversée est annulée !
Bastien : Quelle rigueur ! Et pour que la traversée soit validée de l’autre côté, il ne suffit pas de toucher l’eau peu profonde ?
Camille : Non ! Tu dois sortir complètement de l’eau et marcher ou grimper sur le sable sec ou sur un rocher au-dessus de la ligne de marée !
Bastien : Et parlons d’un Français extraordinaire qui a touché le rivage de la Manche en deux mille dix : Philippe Croizon !
Camille : Oh oui ! Son histoire donne une leçon de courage au monde entier.
Bastien : Après un terrible accident électrique qui lui avait coûté ses deux bras et ses deux jambes, il a appris à nager dans une piscine avec des prothèses équipées de palmes.
Bastien : Non seulement il a traversé la Manche en treize heures et demie, mais deux ans plus tard, il a relié à la nage les cinq continents à travers quatre détroits du monde !
Camille : Et dans les eaux chaudes des tropiques, il y a un autre exploit qui a tenu le monde en haleine pendant trente-cinq ans : la traversée de Diana Nyad entre Cuba et la Floride !
Bastien : Raconte-nous pourquoi le détroit de Floride, long de cent soixante-dix-sept kilomètres, semblait impossible à franchir sans cage de protection !
Camille : Diana Nyad avait tenté une première fois ce défi en mille neuf cent soixante-dix-huit, à l’âge de vingt-huit ans, mais les courants du Gulf Stream l’avaient arrêtée.
Camille : Trente ans plus tard, alors qu’elle venait de fêter ses soixante ans, elle s’est dit : je veux prouver qu’on n’est jamais trop vieux pour poursuivre son rêve !
Bastien : Mais dans les eaux chaudes entre La Havane et Key West, il n’y a pas seulement les requins : il y a un prédateur transparent encore plus redoutable la nuit !
Camille : La fameuse méduse-boîte, qu’on appelle aussi la guêpe de mer !
Camille : Ses longs filaments invisibles dans le noir contiennent un venin foudroyant qui avait obligé Diana Nyad à abandonner trois fois de suite en pleine nuit.
Bastien : Alors comment a-t-elle réussi lors de sa cinquième tentative, en septembre deux mille treize, à l’âge de soixante-quatre ans ?
Camille : La nuit, elle portait un masque fin en silicone sur le visage pour protéger ses lèvres et sa gorge des filaments de chaque méduse, tandis que des kayakistes plongeaient des câbles électriques légers dans l’eau pour éloigner les requins.
Camille : Et après cinquante-trois heures de nage ininterrompue sans jamais toucher le bateau, elle a marché sur la plage de Key West à soixante-quatre ans !
Bastien : Cinquante-trois heures dans l’eau salée ! Avec les lèvres gonflées par le sel, elle a prononcé trois phrases devenues célèbres sur le sable.
Camille : Oui : d’abord, n’abandonnez jamais ; ensuite, on n’est jamais trop vieux pour réaliser ses rêves ; et enfin, cela ressemble à un sport solitaire, mais c’est le travail de toute une équipe !
Bastien : C’est admirable !
Camille : Et si on quitte la mer salée pour l’eau douce des grands fleuves, connais-tu le nageur slovène Martin Strel ?
Bastien : L’homme qui a descendu à la nage les plus grands fleuves de la planète, dont le fleuve Amazone tout entier ?
Camille : Lui-même ! Il a d’abord nagé tout le Danube en Europe sur trois mille kilomètres, puis le Mississippi aux États-Unis, le Yangtsé en Chine, et enfin les cinq mille deux cent soixante-huit kilomètres de l’Amazone en soixante-six jours !
Bastien : Cinq mille deux cents kilomètres dans l’Amazone, au milieu des courants boueux, des tourbillons et des poissons carnivores !
Camille : Il nageait plus de quatre-vingts kilomètres par jour en suivant le courant du fleuve, avec une taie d’oreiller blanche sur la tête pour éviter les brûlures du soleil équatorial !
Bastien : Et parlons aussi d’un autre défi fou né ces dernières années : le circuit des Sept Océans, qu’on appelle l’Ocean’s Seven !
Camille : Oui, c’est l’équivalent marin des sept plus hauts sommets de l’alpinisme : sept détroits redoutables répartis sur toute la planète.
Bastien : Quels sont ces sept passages mythiques pour un nageur d’eau libre ?
Camille : En Europe, il y a la Manche, le détroit de Gibraltar entre l’Espagne et le Maroc, et le canal du Nord entre l’Irlande et l’Écosse où l’eau est glaciale à douze degrés !
Camille : Et dans le Pacifique, il faut franchir le canal de Catalina en Californie, le canal de Molokaï à Hawaï, le détroit de Tsugaru au Japon et le détroit de Cook en Nouvelle-Zélande !
Bastien : Et il y a même un nageur britannique, Lewis Pugh, qui nage en simple maillot de bain dans les eaux polaires de l’Arctique et de l’Antarctique à zéro degré pour alerter le monde sur la fonte des glaciers !
Camille : Les médecins qui l’ont examiné ont découvert un phénomène unique : avant même de plonger dans l’eau glacée, son cerveau fait monter la température de son corps de plus d’un degré par simple réflexe d’anticipation !
Bastien : C’est stupéfiant !
Camille : Mais oui, mais attention : on pourrait croire que tous ces nageurs ont le corps sec et musclé d’un coureur de cent mètres.
Bastien : Pas forcément ! Au contraire, en nage d’eau froide sur longue distance, une petite couche naturelle sous la peau est une alliée précieuse, n’est-ce pas ?
Camille : Exactement ! Beaucoup de nageurs de la Manche prennent volontairement quatre ou cinq kilos avant leur traversée pour avoir une isolation naturelle contre le froid et flotter plus facilement !
Bastien : Et que se passe-t-il dans l’esprit d’un nageur quand il a le visage plongé dans l’eau noire pendant douze heures sans écouteurs et sans paysage à regarder ?
Camille : C’est une méditation rythmique : tu écoutes le bruit des bulles sous ton bonnet, tu comptes tes respirations et tu chantes mentalement tes chansons préférées en boucle !
Bastien : Et si l’un de nos auditeurs a envie de se jeter à l’eau cet été pour découvrir la nage en mer ou en lac, quelle est la règle de sécurité numéro un ?
Camille : Ne jamais nager seul au large, toujours vérifier les horaires de la marée et attacher à sa taille une petite bouée gonflable orange vif bien visible des bateaux !
Bastien : Une petite bouée orange et un bonnet coloré : deux gestes simples pour profiter de la liberté de l’eau en toute sécurité.
Camille : Et en France, il existe aussi de magnifiques courses populaires en mer et en lac ouvertes à tous les amateurs !
Bastien : Tu penses au célèbre Défi de Monte-Cristo à Marseille ou à la traversée du lac d’Annecy dans les Alpes ?
Camille : Oui ! Au Défi de Monte-Cristo, des milliers de nageurs partent au pied de la vieille prison de pierre du château d’If, sur les traces du héros d’Alexandre Dumas, pour nager cinq kilomètres jusqu’à la plage du Prado !
Camille : L’eau de la Méditerranée est transparente, on voit les poissons argentés et les herbiers marins défiler à dix mètres sous son ventre, c’est féerique.
Bastien : Et au lac d’Annecy, le quinze août, les nageurs traversent deux mille quatre cents mètres d’eau turquoise entourée de montagnes depuis presque cent ans !
Camille : Nager dans un lac de montagne pur où l’on peut presque boire une gorgée en respirant, c’est un plaisir incomparable par rapport à l’eau chlorée d’une piscine.
Bastien : Mais comment fait-on pour nager tout droit en mer ou en lac quand il n’y a plus la grande ligne noire peinte au fond du bassin ?
Camille : C’est toute une technique qu’on appelle la prise de repère, ou le crocodile en jargon de nageur !
Bastien : Pourquoi appelle-t-on ça faire le crocodile ?
Camille : Parce que tous les six ou huit coups de bras, tu sors uniquement les lunettes juste au-dessus de la surface de l’eau, comme les yeux d’un crocodile, pour viser un phare, un clocher ou un grand arbre sur la côte !
Bastien : Si tu lèves toute la tête trop haut, tes jambes coulent et tu perds toute ta vitesse ?
Camille : Tout à fait ! Alors qu’en gardant le menton au ras de la vague, tu vérifies ton cap en une demi-seconde sans casser ta glisse.
Bastien : Et pour un nageur de la Manche qui nage de nuit, que vise-t-il quand la côte est invisible dans le noir ?
Camille : Il ne regarde jamais devant lui : il tourne simplement la tête sur le côté à chaque respiration et il suit la lumière verte ou blanche fixée sur le flanc de son bateau pilote !
Bastien : Quelle confiance absolue entre le nageur dans l’eau noire et le capitaine à la barre du bateau !
Camille : Sans un grand capitaine qui connaît chaque marée et chaque banc de sable du détroit, personne ne touche jamais l’autre rive.
Bastien : C’est une vraie cordée marine.
Camille : Oui, cent pour cent !
Bastien : Et sais-tu quel sentiment éprouvent les nageurs au moment précis où leurs doigts touchent enfin les galets ou le sable de la côte française après quatorze heures d’effort ?
Camille : Ils racontent tous qu’en essayant de se mettre debout sur la plage, ils ont l’impression de peser trois cents kilos parce que leur corps avait oublié la gravité terrestre !
Bastien : Puis ils ramassent un petit galet sur la plage de Wissant ou du cap Gris-Nez, qu’ils gardent toute leur vie en souvenir de leur traversée.
Camille : Un simple petit caillou poli par la mer, mais qui vaut toutes les médailles du monde !
Bastien : Tu m’as presque convaincu d’essayer l’eau froide !
Camille : Et tu verras qu’il existe même aujourd’hui un championnat du monde de nage hivernale, qu’on appelle la nage glacée !
Bastien : La nage glacée ? Dans une eau à quelle température ?
Camille : Dans une eau inférieure à cinq degrés Celsius, parfois découpée à la scie au milieu d’un lac gelé dans les Alpes ou en Scandinavie !
Bastien : Moins de cinq degrés dans l’eau ? Et quelle distance nagent-ils dans ce bassin de glace ?
Camille : L’épreuve reine est le kilomètre glacé, le Ice Mile : nager mille six cents mètres en maillot simple dans une eau entre zéro et cinq degrés !
Bastien : Comment le cœur ne s’arrête-t-il pas au moment où l’on entre dans une eau à deux degrés ?
Camille : Parce qu’on ne plonge jamais la tête la première : on descend doucement par l’échelle en soufflant très calmement pour maîtriser le réflexe respiratoire du froid !
Camille : Et ces nageurs s’entraînent chaque semaine d’octobre à février pour habituer leurs vaisseaux sanguins à garder toute la chaleur autour du cœur et des poumons.
Bastien : Et à la sortie de l’eau glacée, j’imagine qu’on ne saute pas tout de suite sous une douche brûlante ?
Camille : Surtout pas ! C’est une règle médicale vitale : si tu prends une douche très chaude tout de suite, le sang glacé des jambes remonte brutalement vers le cœur.
Camille : Il faut au contraire se sécher vite, enfiler des vêtements chauds en laine, un bonnet sec, et boire une tisane sucrée pendant que le corps se réchauffe de l’intérieur !
Bastien : C’est fou tout ce que le corps humain est capable d’apprendre quand on l’entraîne avec patience et respect.
Camille : La mer est une grande école d’humilité : on ne se bat jamais contre l’océan, on apprend à glisser avec lui.
Bastien : C’est une magnifique philosophie.
Camille : Alors pas d’excuse pour demain matin : l’eau à seize degrés te paraîtra presque tropicale après ces histoires de lacs gelés !
Bastien : C’est bien vrai !
Camille : D’ailleurs, demain matin à sept heures, la mer sera calme : tu viens nager dix minutes avec moi avant le café ?
Bastien : Dix minutes, d’accord, mais à condition que tu m’offres un chocolat brûlant et un croissant chaud à la sortie de l’eau !
Camille : C’est promis ! Merci pour cette belle traversée à travers les océans et les grands défis de l’eau libre.
Bastien : Merci à tous nos auditeurs, bonne baignade et à très bientôt pour une nouvelle aventure !