Et après, on fait quoi ? (B2)

And then, what happens? — La toupie tourne, l’écran devient noir, et la salle reste muette. Une lectrice et un cinéphile se disputent sur les fins ouvertes : liberté offerte au public ou promesse non tenue ?

Hassan : Hier soir, j’ai revu Inception pour la dixième fois, et je te jure que je n’ai toujours pas compris la dernière image.

Margaux : La toupie qui tourne ? Mais il n’y a rien à comprendre. Le réalisateur coupe avant qu’elle tombe, et c’est tout.

Hassan : Justement ! Elle tombe ou elle ne tombe pas ? Tout dépend de ça : rêve ou réalité ?

Margaux : Moi, ça m’énerve. Je n’aime pas qu’on me laisse en plan à la fin d’une histoire.

Hassan : Ça t’énerve à ce point-là ?

Margaux : Oui ! La dernière fois, j’ai discuté avec le caissier du cinéma pendant vingt minutes, parce que personne dans la salle n’était d’accord.

Hassan : En plan ? Au contraire, c’est un cadeau. On repart avec une question, et on en parle pendant des jours.

Margaux : Un cadeau qu’on ne peut pas ouvrir, alors. Quand je lis un roman pendant dix heures, je veux savoir comment il se termine.

Hassan : Tu parles comme les contes de fées : ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.

Margaux : Pas du tout ! Je ne demande pas un mariage. Je demande une réponse, même triste, même brutale.

Hassan : Une réponse définitive, ça enferme les personnages. Une fin ouverte, ça les laisse vivre quand le livre est refermé.

Margaux : C’est joli comme phrase, mais c’est surtout pratique pour un auteur qui ne sait pas comment finir.

Hassan : Là, tu y vas fort. Certains auteurs construisent leur fin ouverte pendant des années.

Margaux : Tu as un exemple ?

Hassan : La série des Soprano. La dernière scène se passe dans un restaurant. Un homme entre, la porte sonne, et l’écran devient noir d’un coup, sans un mot.

Hassan : Les spectateurs ont cru que leur télévision était en panne. Ils ont appelé les chaînes, ils étaient furieux.

Margaux : Ha ! Je m’en souviens, on en a parlé au bureau.

Hassan : Et pourtant, des années plus tard, on en parle encore. C’est la preuve que ça marche.

Margaux : Ça prouve surtout qu’on s’est senti trompé. Ce n’est pas la même chose que d’être ému.

Hassan : Attends, on peut être les deux : trompé et ému. Ça m’est arrivé.

Margaux : Bon, admettons. Mais explique-moi pourquoi on accepte ça plus facilement au cinéma qu’à l’écrit.

Hassan : Bonne question, ça.

Hassan : Parce que l’image reste. Un plan noir de trois secondes dure plus longtemps dans la tête que trois pages.

Margaux : Moi, je dirais l’inverse. Un livre, on le lit seul, à son rythme. La fin ouverte, on la rumine plus longtemps.

Hassan : Rumine ? Tu me donnes une fin qui te hante depuis ton adolescence ?

Margaux : Le Petit Prince. Il disparaît dans le désert, et le narrateur ne sait pas s’il est vraiment reparti ou s’il est mort.

Margaux : J’avais dix ans, j’ai pleuré toute la nuit, et le lendemain, j’ai regardé les étoiles en cherchant lesquelles riaient.

Margaux : Trente ans plus tard, je ne sais toujours pas ce que j’en pense. Et c’est bien comme ça.

Hassan : Tu vois ! Tu viens de défendre la fin ouverte sans t’en rendre compte.

Margaux : Pas du tout ! Dans ce cas, la fin est triste mais claire : il est parti. Ce n’est pas la même chose qu’une toupie qui tourne.

Hassan : Ah, donc tu acceptes l’ambiguïté, mais seulement si elle est douce ?

Margaux : Je l’accepte quand elle sert l’histoire. Pas quand elle sert de bouche-trou.

Hassan : Bouche-trou, je note. Et si l’auteur, lui, voulait juste montrer que la vie n’a pas de dernière page ?

Margaux : Là, tu m’as presque. La vie continue après le mot fin, c’est vrai.

Hassan : Je savais que je te convaincrais.

Margaux : Presque, j’ai dit. Ne chante pas victoire trop vite : la partie n’est pas finie.

Hassan : Et puis, il y a un truc que tu oublies : les fins ouvertes obligent le lecteur à travailler. Il devient presque coauteur.

Margaux : Coauteur ? Tu exagères un peu. Je ne suis pas payée, moi.

Hassan : Ha ha ! Mais tu inventes ta propre suite, tu choisis ta propre vérité. Personne ne peut te dire que tu as tort.

Margaux : Sauf qu’il y en a qui font exprès de brouiller les pistes pour qu’on achète le deuxième tome.

Hassan : Ça, c’est le commerce, pas l’art. La suite promise, c’est un autre sujet.

Margaux : Pas si séparé que ça. Combien de films finissent par une scène après le générique, juste pour qu’on revienne ?

Hassan : Beaucoup, je te l’accorde. Mais l’intention change tout, non ?

Margaux : Voilà un point sur lequel on s’entend.

Margaux : L’intention, c’est difficile à juger de l’extérieur. Moi, je juge ce que je ressens à la sortie de la salle.

Hassan : Et que ressens-tu à la sortie ?

Margaux : Parfois de la colère. Parfois un vide agréable. Quand c’est le vide, je sais que c’était réussi.

Hassan : Le vide agréable, je connais bien.

Hassan : Après Interstellar, j’ai marché une heure dans la rue sans rentrer chez moi, juste pour laisser le film se calmer dans ma tête.

Hassan : Ma femme m’attendait avec des pâtes froides, et elle ne m’a pas fait la morale. Elle a compris.

Hassan : Donc, au fond, on est d’accord : la fin ouverte n’est pas bonne ou mauvaise en soi.

Margaux : Ça dépend de ce qu’elle laisse derrière elle. Un trou ou un horizon.

Hassan : Un trou ou un horizon, voilà qui mérite d’être noté. Je pourrais le citer à la prochaine soirée.

Margaux : Fais-le, mais cite ta source. Je veux mon nom sur la citation.

Hassan : Promis, juré.

Hassan : Et le livre, alors ? Quand on adapte un roman au cinéma, on ajoute souvent une fin plus claire.

Margaux : C’est vrai, et ça me fâche. Le public paie pour une conclusion, dit-on, alors on lui en fabrique une.

Margaux : Dans un roman que j’adore, le héros disparaissait dans la brume, et le film nous montre son retour chez lui, avec le chien et la tasse de thé.

Margaux : J’ai failli quitter la salle. Un auteur qui laisse un mystère ne devrait jamais être corrigé par un producteur.

Hassan : Tiens, pour une fois, on est d’accord. Pourquoi tout expliquer ?

Margaux : Eh oui, ça arrive.

Margaux : Parce que les gens ont peur du silence, je suppose. Dans une salle, trois secondes sans un mot, c’est long.

Hassan : Je me souviens d’une projection où personne n’a applaudi à la fin. Tout le monde est resté assis, immobile.

Hassan : Je pense que c’était le plus beau compliment possible. Un silence qui pèse, ça vaut tous les applaudissements.

Margaux : Tu me fais presque changer d’avis. Presque.

Hassan : Presque, c’est déjà une victoire.

Margaux : Ne t’emballe pas.

Margaux : Mais si on faisait un test ? Chacun invente la suite de la toupie, en trois phrases, sans se concerter.

Hassan : Je prends le pari. Moi, je dis qu’elle tombe, et que le héros embrasse ses enfants sans pouvoir s’arrêter de pleurer.

Margaux : Moi, je dis qu’elle continue de tourner, et que la caméra s’éloigne de la table, de la maison, de la ville, jusqu’à ce qu’on voie la Terre.

Hassan : Ah ! Tu as déjà ton propre film, finalement.

Margaux : Tu vois, ça marche. Je ne supportais pas la fin ouverte, et je viens d’en inventer une.

Hassan : Voilà ! C’est ça, la vraie magie : une fin qui donne envie d’en écrire une autre.

Margaux : D’accord. Mais je garde mon droit de râler quand ce sera mal fait.

Hassan : Je ne t’en empêche pas. Et toi qui nous écoutes : quelle fin ouverte t’a le plus marqué, et comment l’aurais-tu terminée ?