Le GPS a-t-il tué notre sens de l’orientation ? (B2)

Has GPS killed our sense of direction? — Une amie qui ne sort jamais sans son GPS et un ami qui jure qu’il retrouve toujours son chemin : la technologie nous rend-elle plus libres, ou incapables de nous repérer ?

Sophie : Tu sais ce qui m’est arrivé hier ? Mon GPS est tombé en panne, et j’ai failli pleurer au milieu d’un rond-point.

Mathieu : Ha ha ! Franchement, ça ne m’étonne pas. Tu ne sais plus lire une carte, c’est ça le problème.

Sophie : Une carte ? Mais personne n’a plus de carte, enfin… personne sauf toi, évidemment.

Mathieu : Justement. Et je ne me perds jamais. À vrai dire, c’est le GPS qui nous rend incapables de nous repérer.

Sophie : Tu exagères. Le GPS, c’est un outil. On ne dit pas que la calculatrice a tué les mathématiques.

Mathieu : Mouais. La calculatrice ne te dit pas à chaque seconde : tournez à gauche, tournez à droite.

Mathieu : Quand on te dit tout, ton cerveau s’endort. Tu suis la voix, et tu ne regardes plus rien autour de toi.

Mathieu : Des études sur les chauffeurs de taxi à Londres montrent que leur mémoire de l’espace se développe, parce qu’ils apprennent la ville par cœur.

Sophie : Oui, je connais cette étude. Mais ces chauffeurs, c’est leur métier. Moi, je ne veux pas apprendre vingt mille rues.

Mathieu : Pas vingt mille. Juste le chemin de chez toi à ton travail. Un repère, un autre repère, et ça y est.

Sophie : Un repère ? Tu veux dire : un arbre, une boulangerie ?

Mathieu : Exactement. Une boulangerie, une église, un pont. Ça te donne une carte dans la tête.

Sophie : Ah oui, je vois. Un détour par la boulangerie, et je me repère.

Sophie : Mais un détour, ça coûte du temps. Je préfère l’itinéraire direct.

Sophie : Et franchement, j’ai peur de me perdre dans une rue inconnue. Il faut dire que je me perds même dans mon quartier.

Sophie : Cela dit, ça ne marche pas dans une ville que je ne connais pas. Là, sans GPS, je suis perdue.

Mathieu : Et c’est là que je ne suis pas d’accord. Une ville inconnue, c’est justement l’occasion de se perdre un peu.

Sophie : Se perdre, ça me stresse. Se perdre avec un enfant qui pleure et un train à prendre ? Non merci.

Mathieu : D’accord, avec un train à prendre, c’est différent. Je te l’accorde. Mais pour une balade, le GPS tue la surprise.

Sophie : Pas forcément. Moi, j’ai découvert des rues superbes parce que mon GPS a choisi un autre itinéraire.

Mathieu : Ah oui ? Un itinéraire plus long ou plus court ?

Sophie : Plus court. Il m’a même évité un énorme embouteillage. Ça, c’est du vrai service.

Mathieu : Sans doute. Mais si ton téléphone n’a plus de batterie, ton itinéraire disparaît avec lui. On ne doit pas dépendre de lui.

Sophie : Comment ça ? Tu ne vas pas me dire qu’une carte papier ne tombe jamais en panne.

Mathieu : Elle ne tombe pas en panne. Elle peut se déchirer, bien sûr, ou se mouiller. Mais elle ne dépend d’aucune batterie.

Sophie : Bon, admettons. Mais combien de gens savent encore lire une carte comme toi ? Presque personne.

Mathieu : Force est de constater que c’est vrai. Et c’est un peu triste, non ?

Sophie : Triste ? Ma grand-mère se perdait avec sa carte, et elle disputait mon grand-père dans la voiture.

Mathieu : Ha ha ! Là, tu marques un point.

Sophie : Merci !

Sophie : Je veux dire : le GPS a sauvé des couples. Tu devrais l’admettre.

Mathieu : Bien vu.

Sophie : Là, tu vois !

Mathieu : D’un côté, il rend les voyages plus faciles. De l’autre, on perd l’habitude de chercher, de demander son chemin à quelqu’un.

Sophie : Demander son chemin ? Pardon, mais personne n’aime ça. Et on se fait parfois envoyer dans la mauvaise direction.

Mathieu : Moi, j’adore. L’autre jour, une vieille dame m’a accompagné pendant dix minutes, et on a parlé de sa jeunesse.

Sophie : C’est joli, ça. Cela dit, ce n’est pas le GPS qui t’empêche de parler aux gens.

Mathieu : Si, un peu. Quand on se fie à l’écran, on ne lève plus la tête. On finit par se fier à lui plus qu’à ses yeux. On ne voit plus la ville.

Sophie : Ça ne tient pas la route, ton idée. Moi, je regarde la ville, et en plus je sais où je vais.

Mathieu : Vraiment ? Alors dis-moi : quelle direction est le nord, là, tout de suite ?

Sophie : Euh… par là ? Non, attends. Ah, bon, c’est bête, je ne sais pas.

Mathieu : Tu vois ? Voilà ce que je veux dire. Tu connais ton quartier, mais tu n’as aucun sens de l’orientation.

Sophie : Tout compte fait, je n’en ai pas besoin. Mon téléphone le sait pour moi.

Mathieu : Voilà le problème, justement : tu laisses le travail à la machine, et ton cerveau se repose.

Sophie : Et alors ? Je m’en sers ailleurs. Je ne vais pas garder mon énergie pour lire une carte.

Mathieu : Attends, c’est un peu court. Une capacité qu’on ne pratique pas, on la perd. C’est comme un muscle.

Sophie : Un muscle ? D’accord, mais il faut dire que personne ne meurt d’avoir perdu ce muscle.

Mathieu : Il faut apprendre à s’orienter, comme on apprend à nager. Ça se travaille.

Mathieu : Au début, force est de constater qu’on se trompe. Puis un repère, un autre, et ça vient.

Mathieu : Et se fier à une machine pour tout, ça nous rend fragiles. Dépendre de ton téléphone, c’est risqué.

Sophie : Pas forcément. D’un côté, je dépends de mon téléphone. De l’autre, il me rend libre.

Sophie : Se fier à un outil, tout compte fait, ce n’est pas si grave. Ton argument du muscle ne tient pas la route.

Sophie : Et s’orienter sans écran, ça s’apprend vraiment ?

Mathieu : Oui. Tu marques un point sur la liberté, je te l’accorde. Mais s’orienter, ça reste un plaisir.

Sophie : Un plaisir ? Bof.

Mathieu : Ha ha !

Sophie : La boussole, d’accord, mais je n’en ai jamais tenu une.

Mathieu : Sauf en montagne, quand le téléphone n’a plus de réseau. Là, la boussole sauve des vies.

Sophie : Là, tu as raison. En montagne, je prendrais une vraie carte. Mais en ville, je garde mon GPS.

Mathieu : Ça me va. Alors, la ville pour le GPS, la montagne pour la carte ?

Sophie : Et un petit exercice : une fois par semaine, je fais un trajet sans écran.

Mathieu : Sans doute le meilleur compromis. Un trajet sans GPS, ça se prépare, mais ça ne tue personne.

Sophie : À vrai dire, ça me fait un peu peur. Mais bon, je te donne une semaine.

Mathieu : Marché conclu. Et si tu te perds, je t’envoie une boussole par la poste.

Sophie : Ha ha ! En gros, le GPS aide, mais il ne remplace pas la tête. Et toi qui écoutes, tu t’orientes encore sans écran ?