Pionnières de la science : des femmes dans l’ombre (B2)
Pioneers of science: women in the shadows — Deux passionnés de sciences retracent les parcours de Madame Curie, Rosalind Franklin, Katherine Johnson, Mae Jemison, Lise Meitner et Hedy Lamarr. Des prix Nobel volés, des trajectoires calculées à la main et des inventions oubliées : une conversation sur la reconnaissance et le genre dans la science.
Isabelle : Pionnières de la science : des femmes dans l’ombre.
Nicolas : Bonjour à toutes et à tous, et bienvenue. Aujourd’hui, on va parler de femmes qui ont changé la science, et dont les noms ont été passés sous silence pendant des décennies entières.
Isabelle : C’est un sujet qui me tient à cœur. Quand j’étais au lycée, on m’a parlé de Newton, d’Einstein, de Pasteur. Mais les femmes, elles étaient où ? J’ai eu beau chercher dans mes manuels, je n’en trouvais presque aucune.
Nicolas : C’est vrai, et force est de constater que le problème ne vient pas d’un manque de femmes dans la recherche, mais d’un système qui les a mises de côté, parfois volontairement.
Isabelle : Et ce n’est pas seulement un problème du passé. Les conséquences se font encore sentir aujourd’hui. Quand on efface des modèles féminins de l’histoire, on prive les générations suivantes de repères.
Nicolas : Tu penses que c’est pour ça qu’il y a encore si peu de femmes dans certaines disciplines scientifiques ? Le manque de modèles visibles ?
Isabelle : C’est un facteur parmi d’autres, mais oui, c’est significatif. Si tu ne te vois nulle part, c’est plus dur de te projeter.
Isabelle : Alors, aujourd’hui, on va mettre en lumière six parcours : Madame Curie, Rosalind Franklin, Katherine Johnson, Mae Jemison, Lise Meitner et Hedy Lamarr.
Isabelle : Six femmes, six histoires, et une question : pourquoi les a-t-on oubliées ?
Nicolas : Six parcours, c’est ambitieux. Mais allons-y, je suis curieux de voir si tu vas me convaincre que le problème est aussi grave que tu le dis.
Isabelle : Alors, commençons par une question simple : pourquoi tant de femmes scientifiques sont-elles tombées dans l’oubli ? La réponse est à la fois simple et révoltante.
Isabelle : Pendant des siècles, les femmes n’avaient pas le droit d’étudier dans les universités.
Isabelle : Quand elles faisaient des découvertes, c’était souvent au détriment de leur propre reconnaissance, parce que le mérite revenait à un homme : un mari, un collègue, un directeur de laboratoire.
Nicolas : Oui, mais est-ce qu’on ne fait pas un peu table rase du contexte historique ? À l’époque, la société entière fonctionnait comme ça. Ce n’est pas propre à la science.
Isabelle : C’est vrai, la société était patriarcale dans son ensemble. Mais la science prétend être objective, universelle, fondée sur les faits.
Isabelle : Alors quand ce même système exclut la moitié de l’humanité, il y a une contradiction énorme, et il faut la remettre en question.
Nicolas : D’accord, je vois ton point. Pourtant, certaines femmes ont réussi envers et contre tout, non ? Madame Curie a bien eu deux prix Nobel.
Isabelle : Oui, mais à quel prix ? Et combien d’autres n’ont rien reçu du tout, alors que leur travail était tout aussi important ? C’est ça qui me révolte. On retient les exceptions, et on oublie toutes celles qui ont été effacées.
Nicolas : Tu as raison, on ne peut pas se contenter des exceptions. Mais j’aimerais qu’on soit précis : quand tu dis « effacées », tu veux dire quoi, concrètement ? Des noms retirés des publications ?
Isabelle : Oui, mais pas seulement. Ça va du refus d’accès aux laboratoires jusqu’à l’appropriation pure et simple des résultats. Et dans certains cas, les femmes n’avaient même pas le droit de signer leurs propres articles.
Nicolas : Tu veux dire qu’une femme pouvait mener une expérience du début à la fin, et que son nom n’apparaissait nulle part ?
Isabelle : Parfois, oui, littéralement. Des femmes qui ont fait le travail expérimental, et dont le nom n’apparaît pas sur l’article final.
Isabelle : D’autres fois, c’est plus subtil : on cite le directeur du labo, et la chercheuse qui a passé trois ans sur l’expérience disparaît de la mémoire collective.
Nicolas : C’est un schéma qu’on va retrouver dans chaque histoire, n’est-ce pas ?
Isabelle : Malheureusement, oui. Et c’est pour ça qu’on en parle aujourd’hui : pour mettre en lumière ce qui a été passé sous silence. Commençons par la plus célèbre.
Nicolas : Madame Curie. Née Maria Skłodowska en mille huit cent soixante-sept, à Varsovie, en Pologne.
Nicolas : Elle arrive à Paris en mille huit cent quatre-vingt-onze pour étudier la physique, parce que les femmes n’avaient pas le droit d’étudier à l’université en Pologne.
Isabelle : Et c’est là que tout commence. Elle arrive à Paris presque sans argent, elle vit dans un petit appartement glacial, et malgré tout, elle termine première de sa licence de physique à la Sorbonne.
Nicolas : Première de sa promotion, dans un pays étranger, dans une langue qui n’est pas la sienne. C’est quand même remarquable.
Isabelle : Absolument. Elle rencontre ensuite un jeune physicien, ils se marient, et ensemble, ils travaillent sur la radioactivité. En mille neuf cent trois, ils reçoivent le prix Nobel de physique, avec Henri Becquerel.
Nicolas : Mais j’ai lu que, au départ, l’Académie ne voulait récompenser que son mari et Becquerel. C’est lui qui a insisté pour qu’elle soit incluse. Ça en dit long sur la mentalité de l’époque.
Isabelle : Voilà. Et de surcroît, même après le Nobel, la presse la traitait souvent comme « la femme du professeur Curie » plutôt que comme une scientifique à part entière. J’en ai le souffle coupé quand je lis certains articles de l’époque.
Nicolas : Bon, mais elle a eu un deuxième Nobel, en chimie, en mille neuf cent onze, cette fois toute seule. Pour la découverte du polonium et du radium. Quand même, deux prix Nobel, c’est extraordinaire.
Isabelle : C’est extraordinaire, oui. Mais est-ce qu’on réalise le prix qu’elle a payé ? Elle a manipulé des substances radioactives pendant des années, sans protection.
Isabelle : Elle est morte en mille neuf cent trente-quatre d’une anémie aplasique, presque certainement causée par l’exposition aux radiations.
Nicolas : Et ses carnets de recherche sont encore radioactifs aujourd’hui, il paraît. On ne peut les consulter qu’avec des gants et des protections.
Isabelle : D’ailleurs, après la mort de son mari, trois ans plus tard, écrasé par un attelage, elle a repris sa chaire à la Sorbonne.
Isabelle : C’était la première femme à enseigner dans cette université. Et elle a continué ses recherches, seule, pendant près de trente ans.
Nicolas : Et malgré ses deux Nobel, elle n’a jamais été admise à l’Académie des sciences française. Ils l’ont refusée en mille neuf cent onze, l’année même de son deuxième Nobel. C’est aberrant, non ?
Isabelle : C’est vrai, d’après ce que j’ai lu. Elle a donné sa vie pour la science, au sens propre.
Isabelle : Mais au-delà de Madame Curie, le problème reste : combien de femmes ont fait un travail comparable, sans jamais recevoir la moindre reconnaissance ?
Nicolas : C’est là que l’histoire de Rosalind Franklin entre en jeu. Et celle-là, bien qu’elle ait été brillante, elle n’a jamais eu de Nobel.
Isabelle : Précisément. Et c’est peut-être l’injustice la plus flagrante de l’histoire des sciences.
Isabelle : Rosalind Franklin. Chimiste britannique, spécialiste de la cristallographie par rayons X. En mille neuf cent cinquante-deux, elle prend une image qui va changer l’histoire de la biologie : la Photo cinquante et un.
Nicolas : La Photo cinquante et un, c’est cette image extraordinaire qui montre la structure en double hélice de l’ADN, n’est-ce pas ?
Isabelle : Oui. C’est une image obtenue par diffraction des rayons X, et elle montre clairement que l’ADN a une forme de spirale.
Isabelle : Le problème, c’est que Watson et Crick ont eu accès à cette image, apparemment à l’insu de Franklin, par l’intermédiaire de son collègue Maurice Wilkins.
Nicolas : Attends, tu es en train de me dire qu’ils ont utilisé son travail sans lui demander la permission ? C’est gravissime.
Isabelle : C’est ce que beaucoup d’historiens des sciences affirment, oui.
Isabelle : Watson et Crick ont construit leur modèle de la double hélice en s’appuyant sur les données de Franklin, et en mille neuf cent cinquante-trois, ils ont publié leur article dans la revue Nature.
Nicolas : Et le Nobel ? Ils l’ont eu en mille neuf cent soixante-deux, Watson, Crick et Wilkins. Et Franklin ?
Isabelle : Franklin est morte en mille neuf cent cinquante-huit, d’un cancer de l’ovaire. Elle avait trente-sept ans.
Isabelle : Et le Nobel ne peut pas être attribué à titre posthume. Donc même si le comité avait voulu la récompenser, il ne l’aurait pas pu.
Nicolas : C’est un argument que certains avancent pour dire que ce n’est pas de l’injustice. Mais franchement, quand on sait que Watson l’a décrite de manière méprisante dans son livre, je trouve ça difficile à avaler.
Isabelle : Tu as tout à fait raison. Dans son livre « La Double Hélice », Watson la présente comme une femme difficile, froide, peu coopérative. C’est une caricature, et ça a contribué à passer sous silence son rôle pendant des années.
Nicolas : Force est de constater que sans la Photo cinquante et un, Watson et Crick n’auraient peut-être jamais trouvé la structure de l’ADN. C’est à juste titre que de plus en plus de scientifiques la considèrent comme une pionnière.
Isabelle : Et il faut aussi rappeler que Franklin ne travaillait pas que sur l’ADN.
Isabelle : Elle a fait des recherches fondamentales sur la structure du charbon et sur les virus, notamment le virus de la mosaïque du tabac. C’était une chercheuse d’une rigueur exceptionnelle.
Nicolas : C’est un détail qu’on oublie souvent. On la réduit à la Photo cinquante et un, alors que ses contributions allaient bien au-delà.
Isabelle : Oui, et cette histoire illustre un schéma qu’on retrouve souvent : une femme fait le travail, un homme reçoit la gloire. Mais passons à une autre histoire, de l’autre côté de l’Atlantique.
Nicolas : Katherine Johnson. Mathématicienne américaine, née en mille neuf cent dix-huit, en Virginie-Occidentale.
Nicolas : Elle a travaillé pour la NASA pendant plus de trente ans, et elle a calculé les trajectoires de certaines des missions spatiales les plus importantes du vingtième siècle.
Isabelle : Et n’oublions pas le contexte : elle était noire, dans une Amérique ségrégationniste.
Isabelle : Elle a dû travailler dans un bureau séparé, utiliser des toilettes séparées, et pourtant, elle a eu beau subir ces humiliations, elle a continué à travailler avec une précision extraordinaire.
Nicolas : Ce qui m’impressionne, c’est l’anecdote avec John Glenn, en mille neuf cent soixante-deux. Avant son vol orbital, Glenn a demandé que Katherine Johnson vérifie personnellement les calculs de l’ordinateur.
Isabelle : Elle, plutôt que la machine ?
Nicolas : Oui. Il a dit, en substance : « Si elle dit que les chiffres sont bons, alors je suis prêt à partir. »
Isabelle : J’en ai encore le souffle coupé, à chaque fois.
Isabelle : Un astronaute, qui met sa vie entre les mains d’une femme noire, à une époque où cette même femme n’avait pas le droit de s’asseoir au même comptoir de restaurant que ses collègues blancs.
Nicolas : Et malgré tout ça, elle est restée dans l’ombre pendant des décennies. Son nom est tombé dans l’oubli, tout simplement.
Isabelle : Oui, jusqu’au film « Les Figures de l’ombre », en deux mille seize. Ce film a mis en lumière son parcours et celui de deux autres mathématiciennes noires de la NASA, Dorothy Vaughan et Mary Jackson.
Nicolas : Tu ne trouves pas un peu triste qu’il ait fallu un film hollywoodien pour que le grand public découvre une femme qui a contribué à envoyer des gens sur la Lune ?
Isabelle : Si, bien sûr. Mais en fin de compte, peu importe le moyen : l’essentiel, c’est que ces histoires soient racontées.
Nicolas : C’est ça, oui.
Isabelle : Katherine Johnson est morte en deux mille vingt, à cent un ans. Elle a eu le temps de voir la reconnaissance arriver, et ça me console un peu.
Nicolas : Elle a aussi calculé la trajectoire d’Apollo onze, si je ne me trompe pas. Le vol qui a posé les premiers humains sur la Lune.
Isabelle : Et ce n’est pas tout. En mille neuf cent soixante et un, elle avait déjà calculé la trajectoire du premier vol habité américain, celui d’Alan Shepard. Donc avant même Glenn, elle était déjà indispensable.
Nicolas : Ce qui me frappe aussi, c’est sa longévité. Trente-trois ans à la NASA, des centaines de calculs, et pendant la plus grande partie de cette carrière, personne en dehors de l’agence ne connaissait son nom.
Isabelle : Tout à fait. Et quand on pense que ses calculs étaient faits à la main, avant l’ère des ordinateurs modernes, on mesure à quel point elle était à la hauteur de la tâche, et même bien au-delà.
Nicolas : C’est une expression que j’aime bien : être à la hauteur. Et dans son cas, c’est un euphémisme. Allez, passons aux deux portraits suivants, qui sont assez différents.
Isabelle : Mae Jemison. Médecin, ingénieure, et surtout la première femme noire à être allée dans l’espace. C’était en septembre mille neuf cent quatre-vingt-douze, à bord de la navette Endeavour.
Nicolas : Mille neuf cent quatre-vingt-douze. C’est incroyablement récent, quand on y pense. L’humanité envoyait des gens dans l’espace depuis trente ans, et il a fallu attendre tout ce temps pour qu’une femme noire y aille.
Isabelle : C’est le reflet d’un système, encore une fois. Jemison a dû composer, bon gré mal gré, avec un milieu qui ne lui faisait pas de cadeaux à chaque étape. Mais elle a persisté, envers et contre tout.
Nicolas : Ce qui me frappe, c’est qu’elle n’est pas seulement astronaute. Elle est aussi médecin. Elle a servi dans le Peace Corps en Afrique de l’Ouest avant de postuler à la NASA. C’est un parcours complet, pas une seule spécialité.
Isabelle : Et tu sais ce qui est frappant ? Elle a postulé à la NASA une première fois et elle a été refusée. Elle a repostulé, et c’est là qu’elle a été acceptée. Quand on pense à tous les obstacles qu’elle a dû franchir, c’est admirable.
Nicolas : Ça montre une persévérance hors du commun. Est-ce qu’elle cite des modèles qui l’ont inspirée ?
Isabelle : Oui, justement. Elle dit souvent que c’est en regardant la série Star Trek, et le personnage du lieutenant Uhura, qu’elle a commencé à rêver d’aller dans l’espace. La représentation, encore une fois, ça compte énormément.
Isabelle : Et après la NASA, elle a fondé une entreprise de technologie, et elle prête main-forte aux jeunes filles qui s’intéressent aux sciences.
Isabelle : Elle refuse de tomber dans l’oubli, et elle se bat pour que d’autres ne tombent pas dans l’oubli non plus.
Nicolas : Ça m’amène à un personnage qu’on attendrait encore moins dans un épisode sur la science : Hedy Lamarr.
Isabelle : Hedy Lamarr ! La plupart des gens la connaissent comme une actrice hollywoodienne des années quarante.
Isabelle : Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’elle a co-inventé un système de communication qui est à l’origine de techniques qu’on utilise aujourd’hui dans le WiFi et le Bluetooth.
Nicolas : Une actrice qui invente un principe qu’on retrouve dans le WiFi ? J’avoue que ça m’a surpris quand je l’ai appris. Comment est-ce possible ?
Isabelle : Elle était d’origine autrichienne, très cultivée, passionnée de mathématiques et d’ingénierie.
Isabelle : Pendant la Seconde Guerre mondiale, avec le compositeur George Antheil, elle a mis au point un système de saut de fréquence pour guider les torpilles sans que l’ennemi puisse brouiller le signal.
Nicolas : Et ils ont obtenu un brevet en mille neuf cent quarante-deux. Mais je suppose que l’armée ne l’a pas utilisé tout de suite ?
Isabelle : Non. Le brevet a été passé sous silence pendant des années.
Isabelle : C’est seulement des décennies plus tard que les ingénieurs ont compris que cette technologie de saut de fréquence pouvait servir aux communications civiles. Et Lamarr n’a été reconnue qu’à la fin de sa vie.
Nicolas : Une fois de plus, on a passé sous silence le travail d’une femme, parce qu’elle ne correspondait pas à l’image qu’on se faisait d’un inventeur. Si on veut vraiment reconnaître le talent, il faut aussi reconnaître les préjugés.
Isabelle : En effet. Et ça nous mène à un autre cas emblématique : Lise Meitner et le Nobel de la fission nucléaire.
Nicolas : Lise Meitner. Physicienne autrichienne, née en mille huit cent soixante-dix-huit. Elle a travaillé pendant trente ans avec le chimiste Otto Hahn, à Berlin.
Isabelle : Et ensemble, ils ont fait l’une des découvertes les plus importantes du vingtième siècle : la fission nucléaire. C’est la réaction qui permet de libérer l’énergie contenue dans le noyau d’un atome.
Nicolas : En mille neuf cent trente-huit, Meitner est obligée de fuir l’Allemagne nazie parce qu’elle est d’origine juive. Mais elle continue à collaborer avec Hahn par courrier, depuis la Suède.
Isabelle : C’est elle qui a fourni l’interprétation théorique de l’expérience de Hahn.
Isabelle : Sans Meitner, Hahn avait les résultats expérimentaux, mais il ne comprenait pas ce qu’il observait. C’est Meitner qui a mis en lumière le mécanisme de la fission.
Nicolas : Et le prix Nobel de chimie, en mille neuf cent quarante-quatre, a été attribué à Otto Hahn. Seul. Meitner n’a rien reçu.
Isabelle : C’est à juste titre que les historiens appellent cela l’une des plus grandes injustices de l’histoire du Nobel.
Isabelle : Elle a eu beau contribuer de manière décisive, elle a été exclue, et personne dans le comité ne semble avoir remis en question cette décision à l’époque.
Isabelle : Et ce qui rend cette histoire encore plus amère, c’est que Hahn lui-même, après la guerre, a minimisé le rôle de Meitner.
Isabelle : Il a laissé entendre que sa contribution n’était pas si importante. C’est un manque de loyauté qui me choque profondément.
Nicolas : C’est d’autant plus choquant qu’ils avaient travaillé côte à côte pendant des décennies. On pourrait au moins s’attendre à un minimum de reconnaissance entre collègues.
Nicolas : Pourtant, certains disent que le comité Nobel a simplement suivi ses propres règles : Hahn a fait l’expérience chimique, et Meitner a fait la physique. Deux disciplines différentes.
Isabelle : C’est un argument que j’entends souvent, mais je ne le trouve pas convaincant.
Nicolas : Pourquoi pas convaincant ?
Isabelle : Parce que si le comité avait voulu la récompenser, il aurait pu créer un Nobel de physique pour elle. Au lieu de ça, ils ont choisi de ne rien faire, et c’est ça qui pose problème.
Nicolas : Au moins, l’élément cent neuf porte son nom : le meitnérium. C’est une forme de reconnaissance, même si elle est venue très tard.
Isabelle : Oui, et c’est mieux que rien. Mais ça ne remplace pas un Nobel. En fin de compte, le système des prix scientifiques a souvent fonctionné au détriment des femmes, et il faut le dire clairement.
Nicolas : D’accord, je te l’accorde. Mais est-ce que les choses ont changé aujourd’hui ? Est-ce qu’on peut dire que le problème est résolu ?
Isabelle : Résolu, certainement pas. Amélioré, oui, un peu. Il y a de plus en plus de femmes dans les sciences, dans les laboratoires, dans les universités.
Isabelle : Mais les postes de direction restent majoritairement masculins, et les prix prestigieux sont encore très déséquilibrés.
Nicolas : Tu as des chiffres ? Parce que j’aimerais qu’on soit concret.
Isabelle : Sur les quelque neuf cents prix Nobel décernés depuis la création du prix, il me semble qu’il y en a à peine soixante attribués à des femmes. C’est un chiffre qui parle de lui-même.
Nicolas : Soixante sur neuf cents… C’est frappant. Mais est-ce que ce n’est pas simplement le reflet du fait que, pendant longtemps, les femmes n’avaient pas accès aux mêmes études ? Le déséquilibre se corrigerait avec le temps, non ?
Isabelle : En partie, oui. Mais il ne suffit pas d’attendre. Il faut aussi remettre en question les biais inconscients, les comités de sélection, la manière dont on enseigne l’histoire des sciences.
Isabelle : Si on continue à ne citer que des hommes dans les manuels, les jeunes filles n’auront pas de modèles.
Nicolas : C’est un bon argument. Quand j’étais à l’école, j’aurais aimé qu’on me parle de Katherine Johnson ou de Lise Meitner.
Nicolas : Ça aurait changé ma vision de la science, d’autant plus que j’avais des camarades filles qui étaient brillantes en maths et en physique.
Isabelle : Et au-delà des manuels, il y a aussi la question des bourses, des financements, des nominations.
Isabelle : Est-ce que les comités qui distribuent l’argent de la recherche ont conscience de leurs biais ? Est-ce qu’ils font un effort pour corriger le déséquilibre ?
Nicolas : C’est une bonne question. J’imagine que ça varie beaucoup selon les pays et les institutions, mais tu as raison de soulever le problème structurel.
Isabelle : Et c’est exactement pour ça qu’on fait cet épisode. Mettre en lumière ces histoires, c’est déjà un acte de justice.
Isabelle : Mais il faut aller plus loin : il faut que ces noms soient dans les programmes scolaires, dans les musées, dans les conférences.
Nicolas : Je suis d’accord. Et je dois reconnaître que, depuis le début de cet épisode, tu m’as convaincu. Le problème est bien réel, et faire table rase du passé ne suffit pas : il faut le comprendre pour ne pas le répéter.
Isabelle : Merci. Et puis, reconnaître ces femmes ne diminue en rien les hommes qui ont travaillé à leurs côtés. Ce n’est pas un jeu à somme nulle. La science gagne quand tout le monde est reconnu à sa juste valeur.
Nicolas : Bien dit. Allez, on fait le bilan ?
Isabelle : Alors, le bilan : Madame Curie, deux prix Nobel mais réduite au rôle de « femme de ». Rosalind Franklin, dont la Photo cinquante et un a été utilisée à son insu.
Isabelle : Katherine Johnson, qui a calculé les trajectoires de la NASA dans un pays ségrégué.
Isabelle : Mae Jemison, première femme noire dans l’espace. Hedy Lamarr, actrice et inventrice ignorée. Lise Meitner, exclue du Nobel malgré sa contribution décisive.
Nicolas : Six femmes, six injustices, et un message : la science n’a pas de genre, et la reconnaissance ne devrait pas en avoir non plus.
Isabelle : C’est juste. Et si ces histoires vous ont inspiré, parlez-en autour de vous. Citez ces noms, partagez leurs parcours. C’est comme ça qu’on les sort de l’ombre.
Nicolas : Et vous, qui nous écoutez : quelle femme scientifique aimeriez-vous qu’on mette en lumière dans un prochain épisode ? Dites-le-nous, on est curieux.
Isabelle : Merci à toutes et à tous de nous avoir écoutés. Prenez soin de vous, et à très bientôt.
Nicolas : À très bientôt !