Japon : travailler à quatre-vingts ans (B2)

Japan: working at eighty — À Kyoto, une dame de quatre-vingt-deux ans étale la pâte des soba à six heures du matin. Passion, ikigai ou retraite trop maigre ? Une journaliste, une cheffe, un sociologue, un économiste sceptique et une retraitée qui travaille encore ne sont pas d'accord.

Aurélie : Six heures du matin, à Kyoto. Un comptoir de soba, huit tabourets, de la vapeur partout. Et derrière, une dame de quatre-vingt-deux ans qui étale la pâte au rouleau.

Aurélie : Elle ne m'a pas regardée une seule fois. Elle travaillait. Et moi, j'ai eu les larmes aux yeux devant un bol de nouilles.

Théo : Et tu trouves ça beau, Aurélie ?

Aurélie : Franchement ? Oui. C'était magnifique.

Théo : Moi, j'appelle ça une femme de quatre-vingt-deux ans qui ne peut pas s'arrêter.

Odile : Tu y vas fort, Théo.

Théo : Ah bon ? Tu crois qu'elle étale sa pâte à six heures du matin pour le plaisir ?

Yasmine : Pourquoi pas ? J'ai travaillé avec des gens comme elle. Ils seraient malheureux sans leur comptoir.

Bruno : Attendez, attendez. Vous avez raison tous les deux, et c'est bien ça le problème.

Théo : Ah, Bruno, le sociologue qui ne choisit pas.

Bruno : Laisse-moi finir. Le Japon, c'est la grande population la plus âgée du monde. Presque trois personnes sur dix ont plus de soixante-cinq ans, si je me souviens bien.

Bruno : Chez nous, c'est un peu plus d'une sur cinq, de l'ordre de ça. Et là-bas, il y a une vraie pénurie de main-d'œuvre. Les jeunes manquent partout.

Bruno : Et le chiffre qui m'a frappé : d'après ce que j'ai lu, plus de neuf millions de personnes de plus de soixante-cinq ans travaillent. Un record. À peu près un senior sur quatre.

Odile : Non ! Un sur quatre ?

Yasmine : Ça ne m'étonne pas du tout. À Tokyo, le plus vieux de la cuisine avait soixante-dix-huit ans.

Théo : Neuf millions. Et vous croyez qu'ils ont tous trouvé leur ikigai ?

Odile : Leur quoi ? Traduis pour la retraitée.

Yasmine : L'ikigai, Odile. Une raison de se lever le matin.

Théo : Voilà. Le joli mot qu'on met sur les affiches. Moi, je regarde les pensions.

Bruno : Et là, Théo n'a pas tort. La pension de base, d'après ce que j'ai lu, c'est quelques centaines d'euros par mois. Beaucoup ont du mal à joindre les deux bouts.

Théo : Merci. Autrement dit, ta cuisinière de Kyoto, elle travaille parce qu'elle n'a pas le choix.

Aurélie : Tu n'en sais rien !

Théo : Toi non plus. Tu ne lui as pas demandé.

Aurélie : Si, justement. Le dernier jour, je lui ai demandé, avec l'application de traduction sur mon téléphone.

Aurélie : Elle a ri. Elle m'a expliqué que son mari avait ouvert le comptoir, qu'il était mort depuis dix ans, et que si elle devait tirer le rideau, toute la rue s'éteindrait.

Aurélie : Parce que la moitié des boutiques autour avaient déjà fermé. Des volets métalliques baissés, partout. Pas de successeur.

Odile : Ça, c'est triste.

Bruno : Attention, c'est très répandu. On parle de rues commerçantes « à volets baissés ». Des patrons de plus de soixante-dix ans, et personne pour prendre la relève.

Yasmine : Les enfants sont partis travailler dans des bureaux. Je les comprends, hein. Les horaires d'un comptoir, c'est l'enfer.

Théo : Donc tu dis que c'est un métier dont personne ne veut. Et on applaudit les vieux qui le font encore.

Yasmine : Non, je dis que c'est un métier qui ne s'apprend pas en trois semaines. Écoute mon stage.

Yasmine : J'avais vingt-trois ans, j'arrivais de Lyon avec mon diplôme, très fière. Dans le bar à nouilles, le chef avait soixante-dix-huit ans. Le premier mois, il m'a interdit de mettre la main à la pâte. Littéralement.

Yasmine : Je rinçais les nouilles à l'eau froide. Toute la journée. Il passait derrière moi, il goûtait, il secouait la tête. Pas un mot.

Yasmine : Le jour où il a hoché la tête, j'ai failli pleurer. C'est ça, le shokunin : l'artisan qui refait le même geste pendant cinquante ans pour le faire un peu mieux.

Odile : Cinquante ans pour rincer des nouilles.

Yasmine : Ne te moque pas, Odile ! Ce savoir-faire-là, quand il part, il ne revient pas.

Théo : Je ne me moque pas du savoir-faire. Je me demande juste qui paie le loyer du chef le jour où il a mal au dos.

Yasmine : Il avait mal au dos, d'ailleurs. Tous les jours.

Théo : Ah, tu vois ?

Bruno : Attention, c'est plus compliqué. Les études montrent souvent que rester actif protège la santé : moins d'isolement, un cerveau qui travaille. Il y a un vrai bénéfice.

Théo : Jusqu'au jour où on tombe d'épuisement derrière le comptoir.

Bruno : Tu n'as pas tort, la frontière est fine. Entre le travail qui maintient en vie et l'épuisement, il n'y a parfois qu'un service de trop.

Odile : Bon. Moi, je peux en parler, puisque je suis la seule ici à avoir pris ma retraite.

Théo : Officiellement.

Odile : Officiellement, merci Théo. J'ai été institutrice pendant trente-sept ans. Et depuis trois ans, je fais du soutien scolaire deux après-midi par semaine. Ça s'appelle le cumul emploi-retraite.

Odile : Le premier mardi, un petit de neuf ans m'a dit : « Madame, vous êtes plus vieille que ma mamie. » J'ai répondu : « Et pourtant, je connais mieux que toi les tables de multiplication. »

Odile : Il a ri, moi aussi. Et je vous jure, ces deux après-midi, c'est ce qui me fait sortir de chez moi. Ce n'est pas l'argent. C'est de me sentir utile.

Aurélie : Voilà ton ikigai à toi, Odile.

Odile : Si tu veux. Mais attention : moi, je l'ai choisi. Personne ne m'y oblige.

Théo : Et c'est toute la différence. Toi, tu arrives à joindre les deux bouts. Ta dame aux soba, peut-être pas.

Bruno : C'est pour ça que l'État japonais s'en mêle, avec la pénurie de main-d'œuvre. Les entreprises sont obligées de proposer du travail jusqu'à soixante-cinq ans, et encouragées à aller jusqu'à soixante-dix.

Théo : Encouragées. Joli mot.

Bruno : Il y a aussi les Silver Centers, des centres pour retraités. On s'inscrit, et on vous envoie faire de petits boulots à temps partiel.

Yasmine : Genre quoi ?

Bruno : Tailler des haies, garder un parking, faire la plonge dans une cantine. Quelques heures par semaine, pour un petit complément. Il paraît qu'ils sont des centaines de milliers inscrits.

Odile : Mais c'est génial, ça ! Pourquoi on n'a pas ça chez nous ?

Théo : Parce que chez nous, on appellerait ça des petits boulots mal payés pour les vieux. Ce que c'est, d'ailleurs.

Odile : Oh, arrête ton cinéma ! Tu n'as jamais tondu une pelouse de ta vie.

Bruno : Ha ! Touché, Théo.

Théo : Quel rapport ?

Odile : Le rapport, c'est que tu parles de précarité comme un économiste, et moi de solitude comme une retraitée.

Bruno : Et les deux existent en même temps. Au fond, la question, ce n'est pas travailler ou non. C'est : est-ce qu'on peut dire non ?

Théo : Mon grand-père, lui, n'a jamais pu dire non.

Théo : Il vendait des fromages sur les marchés, en Auvergne. Il a continué jusqu'à soixante-seize ans. Tout le monde disait : « Quel courage, quelle passion ! »

Théo : La vérité, c'est qu'il avait une retraite de misère. Il est mort à la tâche, un matin de janvier, en installant son stand.

Théo : Alors l'ikigai et les jolies photos de vieux artisans, pardonnez-moi, mais ça me reste en travers de la gorge.

Odile : Je ne savais pas, Théo.

Aurélie : Moi non plus. Pardon pour les larmes devant le bol de nouilles.

Théo : Non, garde-les. Mais pleure aussi pour ceux qu'on ne photographie pas.

Aurélie : J'ai une autre histoire, et elle va diviser la table.

Théo : Encore une dame qui fait des nouilles ?

Aurélie : Pas du tout. À Tokyo, il y a eu un restaurant éphémère, en deux mille dix-sept si je me souviens bien. Le restaurant des commandes erronées.

Aurélie : Les serveurs étaient des personnes atteintes de démence. Tu commandais un hamburger, on t'apportait peut-être des raviolis. Et c'était le principe : on accepte l'erreur.

Yasmine : Sérieux ?

Odile : Oh, j'adore. Je pourrais postuler, je me trompe déjà de lunettes tous les matins.

Théo : Ou alors, on met en scène des malades pour émouvoir les clients. Pardon, mais ça me met mal à l'aise.

Bruno : C'est exactement le débat qu'il y a eu. Certains parlaient de dignité, d'autres de vitrine.

Yasmine : Je ne suis pas d'accord avec Théo. Pour une fois, on ne les cachait pas. Ils travaillaient, ils parlaient aux gens, ils riaient.

Théo : Pendant quelques jours. Et après ? Ils rentrent chez eux, la précarité continue, et on oublie.

Aurélie : Ce n'est pas faux.

Aurélie : Mais les clients, eux, n'oublient pas. C'est ce que j'ai vu au Japon : les habitués viennent pour la dame autant que pour la soupe.

Yasmine : Au bar, les clients demandaient des nouvelles du chef quand il n'était pas là. Comme pour un grand-père.

Bruno : C'est un vrai lien social. Pour certaines personnes seules, le comptoir du quartier, c'est la seule conversation de la journée. Des deux côtés du comptoir.

Théo : D'accord, mais il faudrait qu'on arrête de se voiler la face. Un pays qui fait travailler ses anciens à quatre-vingts ans, c'est un pays qui n'a pas préparé sa vieillesse.

Odile : Et un pays qui les met au placard à soixante-deux ans, c'est mieux ?

Théo : Ah, là, tu parles de la France.

Odile : Évidemment ! Chez nous, la réforme a repoussé l'âge de départ à soixante-quatre ans, et on n'arrête pas de se disputer dessus. On parle même de la suspendre.

Théo : Laisse-moi finir, Odile. Ce que je refuse, c'est l'obligation. Toi, tu défends le choix. Moi aussi. Mais qu'on ne maquille pas l'obligation en passion.

Bruno : Donc tu dis que le problème, ce n'est pas l'âge, c'est la contrainte.

Théo : Voilà. Et bien que je sois sceptique, je reconnais une chose : si ta cuisinière a vraiment choisi, je n'ai rien à redire.

Aurélie : Ah ! Il recule !

Théo : Je ne recule pas, je nuance. C'est différent.

Yasmine : Et moi, je dois avouer un truc. J'ai peut-être un peu idéalisé mon chef.

Odile : Toi ? Jamais.

Yasmine : Il travaillait douze heures par jour, avec son dos en miettes, parce que son fils ne voulait pas reprendre. Sur le moment, je trouvais ça héroïque. Avec le recul, c'était aussi de la solitude.

Théo : Merci, Yasmine. C'est le mot que j'attendais.

Yasmine : Ne crie pas victoire. Il aurait détesté qu'on le plaigne.

Bruno : Et c'est là que la transmission compte. Si un successeur prend la relève, le vieux maître peut ralentir sans tirer le rideau.

Aurélie : Il paraît que certaines boutiques de wagashi, les petites pâtisseries japonaises, cherchent des apprentis jusqu'à l'étranger, maintenant.

Yasmine : Je postule.

Odile : Tu ne sais pas faire un gâteau sans balance, ma chérie.

Yasmine : Odile ! Tu y vas fort.

Odile : Je dis ça avec amour.

Bruno : Bon, on fait un tour de table ? Une phrase chacun. Odile, tu commences ?

Odile : Travailler vieux, oui, mais il faut que ce soit un plaisir, pas une condamnation.

Yasmine : Il faut que le savoir-faire passe avant que le dernier artisan s'en aille.

Bruno : Rester actif, c'est bon pour la santé, à condition qu'on puisse dire non.

Théo : J'admirerai la dame de Kyoto le jour où elle aura une vraie retraite derrière elle.

Aurélie : Moi, je retourne à Kyoto l'an prochain. Et cette fois, je lui demande si elle a envie de s'arrêter.

Théo : Et si elle répond non, Aurélie ?

Aurélie : Alors je mets la main à la pâte. Six heures du matin, avec elle.

Odile : Elle va te faire rincer des nouilles pendant un mois.

Yasmine : Bienvenue au club.