Panneau mal traduit, langue vivante (B2)

Badly translated sign, living language — Un panneau de restaurant traduit par un logiciel, un parking qui n’en est pas un, un faux ami qui piège tout le monde : une traductrice, un puriste et une passionnée d’anglicismes se demandent ce que la langue gagne ou perd quand elle voyage.

Fatou : Regardez cette photo : un restaurant en Espagne, et sur la porte, en français, il y a écrit : Nous ne servons pas les cochons de lait avant midi. Je pleure de rire.

Gabriel : Pas avant midi ? Je ne vois pas où est le problème.

Fatou : Le problème, c’est que le mot qu’ils cherchaient n’existe pas dans cette phrase. C’est une traduction mot à mot, faite par un logiciel, sans aucune relecture.

Pauline : Moi, j’adore ces erreurs. On se sent moins seul quand on se trompe en anglais.

Fatou : Ha ! Tu as tout compris.

Gabriel : Attends, tu te trompes en anglais, toi ? Tu en parles dix fois par jour au bureau.

Pauline : Au contraire, ce n’est pas pareil. Au bureau, on dit un brief, un call, un feedback, un deadline. C’est du français maintenant.

Gabriel : Pas du tout ! Un brief, c’est une réunion de préparation. Un call, un appel. Un feedback, un retour. Un deadline, une date limite. On a tous les mots en français.

Pauline : Oui, mais ils ne disent pas la même chose. Un retour, ça fait penser à un objet qu’on renvoie. Un feedback, c’est une opinion donnée pour aider.

Gabriel : Franchement, tu me fais rire. On a retour d’expérience, avis, commentaire. Ce n’est pas la langue qui manque de mots, ce sont les gens qui manquent d’envie de chercher.

Fatou : Je vais vous couper là. En tant que traductrice, je pense que vous avez tous les deux un peu raison, et un peu tort.

Pauline : Ah, la sagesse de la médiatrice. Vas-y, éclaire-nous.

Fatou : Une langue emprunte depuis toujours. Le français a pris des mots à l’italien, à l’arabe, au latin. Café, algèbre, balcon : tout cela vient d’ailleurs.

Gabriel : Mais à une autre vitesse. Aujourd’hui, un mot anglais arrive le matin et il est dans tous les bureaux le soir.

Fatou : Ça, c’est vrai. Internet a accéléré les choses. Et il y a eu, en France, une loi pour protéger la langue dans l’affichage, la publicité, les contrats.

Pauline : Une loi ? Pour interdire les mots ? Ça ne peut pas marcher.

Fatou : Elle ne les interdit pas, elle oblige à fournir une version française. Un panneau en anglais, il faut aussi le mettre en français, dans les lieux publics.

Gabriel : Et pourtant, on voit des enseignes partout avec des mots anglais. Un coffee shop, un fast-food, un drive.

Pauline : Ces mots font partie de la ville maintenant. Si tu mets un panneau café du coin, personne n’entre. Mets coffee shop, il y a la queue.

Gabriel : Parce que les gens se sentent plus modernes avec un mot anglais. C’est du snobisme, pas de la communication.

Fatou : Il y a un peu des deux, je le crois. Mais ce qui m’intéresse, ce sont les faux amis : les mots qui ressemblent à ceux de l’autre langue mais veulent dire autre chose.

Pauline : Tu as un exemple ?

Fatou : Actually, en anglais, ça veut dire en fait. Mais en français, actuellement, ça veut dire en ce moment. Combien de fois j’ai vu des contrats mal compris à cause de ça.

Gabriel : Et librairie et library. Une librairie, on y achète des livres. Une library, on les emprunte.

Pauline : Oh, celui-là, j’ai fait l’erreur à vingt ans. J’ai demandé à un libraire de Londres si je pouvais emprunter un roman.

Pauline : Il m’a regardée avec un sourire poli et il m’a dit : Mademoiselle, ici, on vend. Je voulais disparaître sous terre.

Fatou : Tu vois, on a tous une histoire de faux ami. Et dans chacune, on rit à la fin.

Gabriel : Moi, j’en ai une, et je ne ris pas encore. J’ai commandé du lait dans un petit café, en Italie, en disant latte, parce que ça ressemblait à latte.

Gabriel : Mais en italien, latte, c’est simplement du lait. J’ai eu un grand verre de lait froid, et je ne voulais pas le boire.

Pauline : Ha ha ! Le puriste qui demande du lait. Je vais l’encadrer.

Gabriel : Très drôle. Revenons à la traduction d’un panneau : comment on évite ça, concrètement ?

Fatou : Premier réflexe : on ne traduit jamais mot à mot. On cherche ce que le panneau veut faire : avertir, interdire, accueillir.

Fatou : Après ça, on se demande comment on le dirait chez soi. Interdit de fumer, en anglais, ça devient no smoking, pas smoking forbidden.

Fatou : Et si le panneau est drôle, on en fait une photo pour la collection.

Pauline : Attends, tu ne lis jamais un panneau sans le corriger dans ta tête ?

Fatou : Jamais. C’est une déformation professionnelle.

Pauline : Donc, traduire, ce n’est pas changer des mots, c’est changer de réflexe.

Fatou : Voilà. Un traducteur doit penser comme un habitant de l’autre pays. Et ça, aucun logiciel ne le sait.

Fatou : Vous voyez où je veux en venir ?

Gabriel : Alors, tu es contre l’intelligence artificielle ?

Fatou : Non, pas du tout. Je m’en sers pour un premier brouillon, mais je relis toujours, parce qu’elle se trompe avec une confiance incroyable.

Pauline : C’est ce que je dis à mes collègues : une traduction automatique, c’est un stagiaire très rapide qui ne dit jamais je ne sais pas.

Gabriel : Joli. Mais pour un panneau de restaurant, ce stagiaire peut coûter cher en réputation.

Fatou : Oui, et pourtant, les gens pardonnent. On regarde la photo, on rit, on mange quand même. Une erreur de traduction ne tue personne.

Pauline : Sauf si c’est une notice de médicaments. Là, je ne ris plus.

Fatou : Là, c’est autre chose, bien sûr. On parle de traduction médicale, juridique, technique : on n’y met que des humains, deux relecteurs, et des mois.

Fatou : Tu vois ?

Gabriel : Voilà qui me rassure. Parce que moi, je pense qu’on n’est jamais trop prudent avec les mots.

Pauline : Tu es trop sérieux. La langue, c’est aussi du jeu. Quand on invente un mot comme ghoster, ou binge-watcher, ça veut dire quelque chose de nouveau.

Gabriel : Ghoster, ça veut dire disparaître sans prévenir, d’accord. On l’a, on s’en sert. Mais on pourrait dire couper les ponts, non ?

Pauline : Couper les ponts, c’est plus brutal. Ghoster, c’est plus doux, plus lâche aussi.

Fatou : Ça se discute, mais je te donne raison : chaque mot a sa couleur, et c’est pour ça que traduire est si difficile.

Gabriel : J’admets que le français n’est pas un musée. Mais j’aimerais au moins qu’on prenne le temps de chercher un mot avant d’en emprunter un.

Fatou : Voilà une position que je peux accepter. Chercher d’abord, emprunter ensuite, et laisser le temps décider.

Pauline : Moi, je propose un compromis : un mot anglais par jour, un mot français inventé par jour.

Gabriel : Un mot français inventé ? Par exemple ?

Pauline : Pour deadline : le bout du rouleau. Pour feedback : le coup de loupe.

Gabriel : Le coup de loupe ! Je le note, ça me plaît.

Fatou : Je vous propose de tester sur le terrain : on traduit ensemble un menu de restaurant, avec les mots les plus drôles qu’on trouve.

Fatou : Marché conclu ?

Pauline : Excellente idée. Et celui qui fait la plus grosse erreur offre le dessert.

Gabriel : Alors je vais payer, je le sens. Mais bon, c’est pour la science.

Fatou : Et toi qui nous écoutes : quel est le panneau, le mot ou le faux ami qui t’a le plus fait rire en voyage ?