Une nuit entière en montagne (B2)
A whole night in the mountains — Courir pendant vingt-quatre heures, marcher dans les montées, regarder le jour se lever sur un sommet : une coureuse d’ultra-trail, un cycliste sceptique et une photographe de montagne se demandent ce que la nature apprend à ceux qui vont lentement mais longtemps.
Bastien : Alors, tu as vraiment couru toute la nuit, jusqu’au lever du soleil ? Je n’arrive pas à comprendre pourquoi on s’inflige ça.
Élodie : Parce que c’est la plus belle nuit de ma vie, tout simplement. Tu marches sous les étoiles, avec une petite lampe sur le front, et la montagne est à toi.
Élodie : À trois heures du matin, on n’entend que le vent, les cloches des vaches au loin, et son propre souffle.
Élodie : Et puis il y a les étoiles : on en voit des milliers, sans une seule lumière de ville.
Bastien : Et tu n’as jamais peur, toute seule dans le noir ?
Élodie : Un peu, au début. Puis on se rend compte qu’on n’est jamais vraiment seule : il y a les bénévoles aux ravitaillements, les autres coureurs, les chauves-souris.
Yasmine : Des chauves-souris ? Ça rassure ?
Élodie : Elles ne font de mal à personne.
Yasmine : Moi, c’est le contraire. Je suis seule la plupart du temps quand je photographie, et c’est exactement ce que j’aime.
Bastien : Toi, tu marches doucement, tu t’arrêtes, tu regardes. Ce n’est pas du tout la même chose que de courir en continu.
Yasmine : Pas si différent que ça. Elle aussi marche, non ?
Élodie : Beaucoup, oui. Dans une course longue, on marche dans toutes les montées, même les meilleurs. Courir en côte, c’est se fatiguer pour rien.
Bastien : Ah bon ? Je croyais qu’il fallait toujours courir, justement.
Élodie : Au contraire, la première règle, c’est de garder de l’énergie. Un ultra se gagne en gérant, pas en fonçant.
Yasmine : Ça, je ne le savais pas.
Yasmine : C’est le rythme de la nature, finalement. Le soleil ne se presse pas, mais il se lève toujours.
Bastien : Joli, mais un peu facile comme image. Moi, à vélo, je vais vite, et je ne trouve pas que ça m’éloigne de la nature.
Élodie : Facile, tu trouves ?
Bastien : Un peu, oui. Franchement, c’est du slogan.
Yasmine : À vitesse élevée, on voit moins de détails, c’est tout. Un champignon, une trace de lynx, la fleur au bord du chemin, tu passes à côté.
Bastien : Je me rattrape sur les paysages. Un col à l’aube, c’est quand même quelque chose, non ?
Élodie : Et tu t’arrêtes parfois pour regarder ?
Bastien : Rarement, je l’avoue.
Élodie : Voilà le souci. Quand on avance lentement, la montagne se dévoile par petites touches. On voit la lumière changer de couleur au fil des heures.
Élodie : Au petit matin, tout devient gris, puis rose, puis orange. Ça dure une demi-heure, et j’ai pleuré chaque fois, de fatigue et de bonheur mélangés.
Yasmine : Pleurer de fatigue, ça m’est arrivé aussi, une fois, en photographiant un coucher de soleil. Je n’avais rien mangé depuis midi.
Élodie : Ça arrive à tout le monde.
Bastien : Voilà, tu as trouvé le problème : tu n’avais rien mangé. C’est pareil pour la course, non ? Manger régulièrement, c’est la clé ?
Élodie : Un petit morceau toutes les demi-heures, même quand on n’a pas faim. Sinon, c’est le coup de barre, et il vient sans prévenir.
Bastien : Et aux ravitaillements, on mange quoi ?
Élodie : De la soupe chaude, du fromage, des fruits secs, du saucisson. À trois heures du matin, une soupe aux pâtes, c’est le paradis.
Bastien : Le paradis, dans un gobelet en plastique ?
Élodie : Ha ! Le gobelet, c’est le détail qui compte.
Élodie : La fois où j’ai oublié de manger, j’ai vu des animaux imaginaires au bord du sentier. Des renards qui dansaient.
Bastien : Des renards qui dansaient ? Tu me fais marcher.
Élodie : Pas du tout ! C’est connu : à force de manquer de sommeil, le cerveau invente. Les coureurs d’ultra en parlent entre eux, c’est presque banal.
Bastien : Sans blague.
Yasmine : Ça me fait penser aux alpinistes qui sentent une présence invisible à côté d’eux, à très haute altitude.
Bastien : Bon, je vois. Ce que je ne comprends toujours pas, c’est le plaisir. On souffre, on a mal aux pieds, on hallucine, et on recommence ?
Élodie : Parce qu’à la fin, on se sent entière. On a traversé la souffrance, la peur, l’ennui, et on en sort différent, plus calme.
Yasmine : Moi, je ne cours pas, mais je comprends. Quand je reste six heures dans le froid pour une seule photo, il se passe un peu la même chose.
Bastien : Six heures pour une photo ? Tu es plus folle qu’elle.
Yasmine : Ha ha ! Peut-être, mais le chamois qui apparaît enfin dans la lumière, ça vaut dix heures d’attente.
Élodie : Tu vois, on cherche la même chose : être là, pleinement, sans regarder son téléphone.
Bastien : Je veux bien l’admettre. Mais regarde l’aspect risque : les chevilles, les genoux, le cœur. C’est dangereux de courir si longtemps.
Élodie : Ça peut l’être, si on se prépare mal. Moi, je me suis entraînée un an, avec un médecin du sport, des tests, des semaines de repos.
Élodie : Et je connais des coureurs qui ont arrêté en pleine course parce que leur corps leur disait stop. Abandonner, parfois, c’est la bonne décision.
Yasmine : Franchement, c’est ce que je préfère dans votre histoire : on n’est pas obligé d’aller au bout.
Bastien : Moi, j’ai du mal avec l’idée d’abandonner. À vélo, quand je pars, je termine, quoi qu’il arrive.
Élodie : Ça t’est déjà arrivé de regretter d’avoir continué ?
Bastien : Une fois, oui, sous la pluie.
Élodie : Même avec une crevaison, un orage, ou une grosse fièvre ?
Bastien : Bon, d’accord, avec la fièvre, j’avoue que non. Mais pour une crevaison, je répare et je repars.
Yasmine : Et si c’était la quatrième crevaison dans la même journée ?
Bastien : Alors là, j’appelle quelqu’un, je m’assois, et je mange un sandwich en regardant mes pneus.
Élodie : Ha ! Tu vois, tu es plus proche de nous que tu ne le crois.
Bastien : Peut-être. Dis-moi, tu fais quoi, concrètement, pendant que tu avances ? Ça ne t’ennuie jamais de courir si longtemps ?
Élodie : Si, bien sûr, parfois pendant des heures. Et c’est justement là que quelque chose se passe : l’ennui finit par laisser la place à des pensées qu’on n’avait jamais eues.
Élodie : J’ai réglé une dispute avec ma sœur, quelque part au dix-huitième kilomètre d’une longue descente. J’ai compris ce qu’elle voulait dire, et je l’ai appelée en arrivant.
Élodie : C’est la magie du mouvement : le corps avance, et la tête dénoue ses nœuds.
Yasmine : Je connais ça. Quand je suis bloquée dans un projet, je vais marcher deux heures, et la solution arrive comme par magie.
Bastien : C’est vrai que mes meilleures idées me viennent à vélo, sur une longue route plate, sans musique.
Élodie : Alors tu vois, on n’est pas si différents. Tu as juste des roues, nous des chaussures.
Bastien : Mais toi, tu ne gagnes rien. Pas d’argent, pas de gloire, pas même une médaille, juste un gilet et une photo au bout.
Élodie : Le gilet, justement, c’est un trésor. Je l’ai accroché dans ma chambre. Quand j’ai un mauvais jour, je le regarde et je me dis : j’ai fait ça.
Yasmine : Ça me touche. Moi, c’est une photo, l’aube sur un glacier, accrochée au-dessus de mon bureau.
Yasmine : Un matin d’hiver, j’ai attendu l’aube sur une crête, par grand froid. Mes doigts ne bougeaient plus, mais quand le soleil a touché la neige, tout est devenu doré, et j’ai oublié le froid d’un coup.
Bastien : Doré, la neige ? Je rêve de voir ça, mais en restant au chaud.
Bastien : Alors, je vais devoir m’y mettre. Pas les vingt-quatre heures, mais pourquoi pas une petite nuit sur un chemin de montagne.
Élodie : Tu viens avec moi en juillet ? On part à dix-sept heures, on marche toute la soirée, on dort deux heures dans un refuge, et on voit le jour se lever.
Bastien : Dormir dans un refuge ? Je vais devoir réserver, non ?
Yasmine : Je m’en occupe. Je connais le gardien, il adore les gens qui viennent de la plaine.
Élodie : Et si le temps tournait ? Une nuit en montagne, ça peut changer vite.
Bastien : Je prends l’appareil photo. Avec un peu de chance, j’attraperai un chamois.
Yasmine : Ne compte pas là-dessus, c’est de la patience, pas de la chance.
Élodie : Tu verras, la montagne finit toujours par te donner quelque chose, même quand tu ne l’attends plus.
Bastien : Alors, marché conclu. Et toi qui nous écoutes : quelle est la plus longue marche ou la plus longue course que tu aies faite, et qu’est-ce que tu y as trouvé ?