Ultra-trail : l’exploit au bout de la nuit (B2)

Ultra-trail: the feat at the end of the night — Une coureuse d’ultra et un cycliste sceptique parlent de l’UTMB, de Kilian Jornet, de Courtney Dauwalter, de la course américaine Western States, du rythme, du manque de sommeil et des hallucinations.

Camille : Ultra-trail : l’exploit au bout de la nuit.

Mathis : Bonjour à toutes et à tous, et bienvenue. Aujourd’hui, on va parler d’une chose que je ne comprendrai sans doute jamais : courir cent soixante kilomètres dans la montagne, de jour comme de nuit.

Camille : Tu dis ça, mais tu me regardes courir le dimanche depuis des mois, et je crois qu’une petite partie de toi est curieuse. Moi, j’ai fait ma première course longue il y a trois ans, et depuis, je ne m’arrête plus.

Mathis : Moi, je suis cycliste. Quand on a des jambes, on les met sur des pédales, pas dans des chaussures. Alors tu vas devoir m’expliquer, et je te préviens, pas si vite : je suis sceptique.

Camille : Parfait, un sceptique, c’est ce qu’il faut. Au programme, l’ultra-trail, quelques personnes qui ont marqué ce sport, la façon de gérer une course aussi longue, et ce qui se passe dans la tête quand on court toute une nuit.

Camille : Tu vas voir. Cinq parties : le principe, deux figures du sport, une victoire à l’UTMB, la tête, et un petit bilan. Tu es prêt ?

Mathis : Prêt, ou presque. Allez, c’est parti, je te raconte d’abord ce qu’est vraiment un ultra-trail, parce que beaucoup de gens se trompent.

Mathis : Commençons par la base. Un ultra-trail, c’est quoi exactement ? Pour moi, c’est juste un marathon avec des cailloux.

Camille : Pas tout à fait. Un trail, c’est une course à pied dans la nature, sur des sentiers, avec des montées et des descentes. Et on appelle « ultra » toute course plus longue qu’un marathon, donc plus de quarante-deux kilomètres.

Camille : Mais les grandes courses vont bien plus loin. La plus célèbre en Europe s’appelle l’UTMB, l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. Elle fait le tour du massif en passant par la France, l’Italie et la Suisse, et elle part de Chamonix.

Mathis : Et ça fait quelle distance, en gros ?

Camille : Environ cent soixante-dix kilomètres, avec environ dix mille mètres de dénivelé positif. Autrement dit, en tout, tu montes à peu près la hauteur de l’Everest, et un peu plus.

Mathis : Dix mille mètres… Moi, à vélo, quand je monte un col de mille mètres, je trouve que j’ai déjà fait une belle journée. Le soir, j’ai les jambes en coton, alors imaginer le lendemain avec encore cent kilomètres à faire, je n’y arrive même pas.

Camille : Mais toi, tu as des roues, et une descente pour te reposer. Là, il faut mettre un pied devant l’autre pendant des heures. Les meilleurs finissent en un peu moins d’une journée, les autres prennent deux nuits.

Mathis : Deux nuits ! Mais comment on tient le coup, sans dormir et en mangeant sur le pouce ?

Camille : C’est justement tout l’art de la chose, mais avant, un mot d’histoire. L’UTMB existe depuis deux mille trois, et au début, ils étaient plus de six cents au départ, et seulement soixante-sept ont fini la course.

Camille : Aujourd’hui, des milliers de personnes viennent à Chamonix chaque fin d’été.

Camille : Au marathon, on court à fond pendant trois ou quatre heures. En ultra, si tu pars à fond, tu t’effondres au bout de quelques heures. C’est donc une question de patience plus que de vitesse.

Mathis : Oui, mais les meilleurs sont quand même terriblement rapides, non ?

Camille : Ils le sont, oui, mais parce qu’ils sont patients au début. C’est le paradoxe. Pour aller vite à la fin, il faut accepter de sembler lent pendant les premières heures.

Camille : Impossible de ne pas commencer par Kilian Jornet. Il est catalan, né en mille neuf cent quatre-vingt-sept, et il paraît qu’il a grandi dans un refuge de montagne, avec ses parents, à courir et à skier dès tout petit.

Camille : Il a gagné l’UTMB plusieurs fois, et la course américaine Western States, un cent miles en Californie, environ cent soixante et un kilomètres.

Camille : Western States existe depuis les années soixante-dix, et c’est la plus ancienne course de cent miles. Elle va de Squaw Valley jusqu’à Auburn, avec de la neige au départ et de la chaleur dans les canyons.

Mathis : De la neige et de la chaleur, dans la même course ? Et il faut gérer ça en courant ?

Camille : Oui. Il y a parfois plus de trente degrés dans les canyons, alors les coureurs se mettent de la glace dans la casquette, dans les manches, partout. C’est une course où l’on apprend à rester calme face à la chaleur.

Mathis : À vélo aussi, on connaît la chaleur, mais on a au moins le vent de la vitesse pour se rafraîchir. Courir par trente degrés avec de la glace dans la casquette, ça me semble presque un supplice.

Camille : Et Jornet, lui, ne s’arrête pas là. Il aime se dépasser dans des endroits très différents. En deux mille dix-sept, il paraît qu’il a gravi l’Everest deux fois en une semaine, sans oxygène en bouteille.

Mathis : Là, tu m’as perdu. Ça, ce n’est plus du sport, c’est de la folie.

Camille : C’est un risque énorme, je suis d’accord, et lui-même le dit. Mais ce qui m’intéresse, c’est sa méthode : des années de préparation, beaucoup de patience, et une vraie humilité devant la montagne. Ce n’est pas du hasard.

Camille : Et attention : les gens qui ont fait ce genre de choses disent souvent le contraire : ils renoncent plus souvent qu’on ne l’imagine. Savoir jeter l’éponge au bon moment, c’est une compétence.

Mathis : Donc abandonner peut faire partie de la stratégie. Ça, je ne m’y attendais pas.

Camille : Oui. Et ça nous amène au rythme. La règle de base, c’est de partir plus lentement qu’on ne le voudrait, de manger et de boire très régulièrement, avant d’avoir faim ou soif, et de garder la tête froide quand la course s’emballe autour de soi.

Mathis : Manger pendant une course ? Moi, à vélo, je mange une barre de temps en temps, mais je ne vois pas ce que ça change.

Camille : Sur dix, quinze, vingt heures, ça change tout. Si tu oublies de manger, tu as un coup de mou, et ce coup de mou peut te coûter des heures. Les ravitaillements, ce sont des tables sur le parcours avec de l’eau, de la soupe, du fromage, des fruits.

Mathis : De la soupe, du fromage… C’est presque un restaurant, finalement. Un restaurant au milieu des montagnes.

Camille : Oui, et les bénévoles qui tiennent ces tables sont merveilleux. Ils t’attendent en pleine nuit, par moins cinq degrés parfois, pour te remplir ta bouteille d’eau. Sans eux, il n’y aurait aucune course.

Camille : La nuit, justement, on la raconte bien avec Courtney Dauwalter. Elle est américaine, elle vit dans le Colorado, et elle a été professeure de sciences avant de devenir coureuse professionnelle.

Mathis : Professeure de sciences ? Elle ne ressemble pas à l’image qu’on se fait d’une athlète.

Camille : C’est ce qui plaît à beaucoup de gens. Elle est connue pour son humour et sa façon de rire de tout, même au kilomètre cent. Elle a gagné l’UTMB plusieurs fois, notamment en deux mille vingt-trois.

Mathis : Et en deux mille vingt-trois, elle a fait quoi, concrètement ?

Camille : Elle a gagné chez les femmes en environ vingt-trois heures et demie, et il paraît qu’elle a même fini parmi les trente premiers au classement général, hommes compris. Pour une course de cent soixante-dix kilomètres, c’est exceptionnel.

Mathis : Parmi les trente premiers, hommes compris… Je te crois, mais je trouve ça difficile à imaginer. Les hommes sont plus rapides, en moyenne, non ?

Camille : Sur une course courte, oui, en moyenne. Mais plus la course est longue, plus l’écart se réduit. Sur ces distances, la fatigue, la gestion du sommeil et le mental comptent énormément, et là, les femmes sont très fortes.

Camille : Elle n’a pas dormi. Quand tu cours plus de vingt heures, le soleil se couche, la nuit tombe, tu allumes ta lampe frontale, et le monde se réduit à un petit cercle de lumière devant tes pieds. Tu ne vois plus la montagne, seulement le prochain mètre.

Mathis : Ça a l’air très angoissant. Moi, la nuit, je n’aime pas être seul dans un bois, alors dans la montagne, avec le froid, le vent et la fatigue, je crois que je ferais demi-tour au premier croisement.

Camille : Au début, oui. Et puis, on se met à adorer ça : les étoiles, le silence, la lumière des autres coureurs en ligne dans la vallée. C’est l’un des plus beaux moments que je connaisse.

Mathis : Bon, dit comme ça, tu commences à me donner envie, c’est inquiétant. Mais je reste convaincu que, sans la lampe et sans les étoiles, je compterais mes pas pour ne pas devenir fou.

Camille : Je te l’ai dit ! Pour elle, se dépasser n’est pas une question de record. Ce qu’elle raconte souvent, c’est que dans ses courses, on sort de sa zone de confort bien plus tôt qu’on ne le croit. Pour elle, la vraie course commence quand ça devient difficile.

Mathis : Quand c’est difficile, c’est-à-dire quand elle est à bout de souffle, quand elle a mal partout ?

Camille : Oui, mais ce n’est pas pareil d’être essoufflé et d’être épuisé. Un coureur peut souffler très fort dans une montée et rester très lucide. Le vrai problème commence quand la fatigue touche la tête.

Mathis : Voilà, la tête. C’est ce que tu m’avais promis. Parlons-en.

Camille : Alors, le sommeil. Quand on reste éveillé vingt-quatre heures ou plus, le cerveau se met à fabriquer des choses. Les spécialistes appellent ça des hallucinations, et c’est connu depuis longtemps chez les gens qui manquent de sommeil.

Mathis : Concrètement, ça ressemble à quoi ? On voit des monstres, des fantômes ?

Camille : Plutôt des choses banales. Un rocher qui devient un animal, une branche qui devient une personne, un bruit de rivière qui ressemble à de la musique. Courtney Dauwalter en a parlé en interview, avec beaucoup d’humour, d’après ce que j’ai lu.

Camille : C’est ce qu’on appelle la lucidité : savoir que c’est une illusion. Et si tu ne le sais plus, c’est le signal pour t’arrêter et le dire à un bénévole. Ce n’est pas une honte, c’est de la sécurité. Je te promets que personne ne te jugera.

Mathis : D’accord, mais je reste sceptique sur une chose : pourquoi faire ça ? Je veux dire, on risque sa santé, on souffre, et à la fin, on a une médaille ou une boucle de ceinture.

Camille : Question honnête, et je ne vais pas te dire que c’est sans risque. Ce n’est pas pour tout le monde, et il faut s’y préparer longtemps, avec un médecin, si on a le moindre doute. Mais pour moi, c’est une manière de se sentir vivante.

Mathis : Vivante… Moi, je me sens vivant quand je descends un col à soixante à l’heure, avec le vent dans le visage et la route qui défile. Mais je vois bien que toi, tu cherches quelque chose de plus lent et de plus long.

Camille : Et c’est la même chose, au fond, à une autre vitesse ! Chacun cherche quelque chose de grand, et quand quelqu’un sort de sa zone de confort, il apprend. Il n’y a pas de secret : on se prépare, on avance, et on apprend à se connaître.

Mathis : Et quand on est au milieu de la nuit, au kilomètre cent vingt, et qu’on n’en peut plus ? Quelle est la solution ?

Camille : On découpe la course en tout petits morceaux, et c’est comme ça qu’on tient le coup. Je ne pense pas à l’arrivée, mais au prochain ravitaillement, ou même au prochain arbre. Et quand le moral baisse, on se répète une phrase simple.

Camille : Ça paraît simple, mais ça marche. Il y a aussi l’idée de lâcher prise : accepter que la course n’ira pas comme prévu, que les jambes seront lourdes, et que ça va passer. Quand on se bat contre la douleur, on s’épuise plus vite.

Mathis : Pas si vite : accepter la douleur, c’est facile à dire. Quand j’ai mal aux jambes dans une côte, moi, je serre les dents et je continue.

Camille : Et c’est une bonne stratégie, mais seulement pour quelques heures, quand on peut y aller à fond. Sur vingt heures, il faut écouter son corps, boire, manger, ralentir, et parfois s’asseoir cinq minutes. Un coup de mou, ça se soigne avec un peu de patience.

Mathis : Écouter son corps… Pour un cycliste, c’est presque un mot interdit. Mais je dois reconnaître que dit comme ça, c’est raisonnable.

Camille : Ça me fait plaisir ! Parce que le plus important, c’est de revenir. On peut finir une course trop épuisé et ne plus jamais courir. Les gens les plus sages dans ce sport sont ceux qui savent s’arrêter, ou ralentir, pour pouvoir recommencer.

Mathis : C’est une belle idée. Bon, on fait le point ?

Mathis : Allez, c’est parti pour le bilan. Si je résume : un ultra-trail, c’est une course plus longue qu’un marathon, souvent en montagne, comme l’UTMB, autour du Mont-Blanc, avec environ dix mille mètres de dénivelé.

Camille : Oui, et ce qui compte, c’est le rythme : partir lentement, manger régulièrement, garder la tête froide, pour ne pas arriver à bout de souffle. Kilian Jornet, Western States, Courtney Dauwalter : trois noms, mais la même idée de patience.

Mathis : Et la nuit, la fatigue et les hallucinations : ça arrive, ce n’est pas une honte, et le plus sage, c’est d’écouter son corps, et de savoir jeter l’éponge quand il le faut.

Camille : Voilà. Il n’y a pas de secret, juste de la patience et l’art de lâcher prise. Et je ne te demande pas de faire cent soixante kilomètres.

Camille : Mais viens courir dix kilomètres avec moi dimanche. Tu verras, mettre un pied devant l’autre, c’est déjà une aventure.

Mathis : Dix kilomètres… Je vais y réfléchir. Peut-être que le vélo me servira d’excuse pour y aller doucement, et de toute façon, après cet épisode, je regarderai les coureurs du dimanche avec beaucoup plus de respect.

Camille : Et vous, qui nous écoutez : jusqu’où iriez-vous à pied en une seule nuit, si vous aviez le choix ? Et qu’est-ce qui vous donnerait le courage de continuer ?

Mathis : Merci à toutes et à tous de nous avoir écoutés.

Camille : Merci à vous ! Prenez soin de vous, et à bientôt pour un autre épisode.

Mathis : À bientôt !