Badwater : courir dans un four (C2)

Badwater: running in an oven — A hundred and thirty-five miles through Death Valley in July. A fan and a sceptic argue over whether Badwater 135 is a real sport or reality TV in trail shoes, and what fifty degrees does to a body.

Marie : … et le type, il court sur la ligne blanche au milieu de la route, parce que, paraît-il, la peinture chauffe un peu moins que le bitume.

Thomas : Attends. On est où, là ?

Marie : Dans la vallée de la Mort, en Californie. Au mois de juillet. Bonjour à tous, au passage.

Thomas : Bonjour. Et donc, on parle de Badwater.

Marie : Badwater cent trente-cinq. Cent trente-cinq miles, soit à peu près deux cent dix-sept kilomètres, d'une traite.

Marie : Départ à Badwater Basin, à plus de quatre-vingts mètres sous le niveau de la mer, le point le plus bas d'Amérique du Nord. Arrivée à Whitney Portal, à plus de deux mille cinq cents mètres d'altitude.

Thomas : Et entre les deux, un four.

Marie : Un four. La température peut dépasser les cinquante degrés. Et c'est dans cette vallée qu'on a relevé le record officiel de chaleur de la planète, cinquante-six virgule sept, même si certains le contestent.

Thomas : Bon. Alors je vais jouer les rabat-joie.

Thomas : Pour moi, c'est pas une course, c'est une mise en scène. On choisit exprès le pire endroit, au pire moment, et on regarde des gens souffrir.

Thomas : C'est de la téléréalité avec des chaussures de trail.

Marie : Tu pousses le bouchon un peu loin, là.

Thomas : À peine. Réfléchis deux secondes : pourquoi en juillet ? En hiver, la vallée, elle est plutôt agréable.

Marie : Justement ! En hiver, ce serait un ultra parmi d'autres.

Thomas : Ah, tu l'admets. Le décor, c'est le produit.

Marie : Non, attends. Le décor, c'est l'adversaire. Nuance.

Thomas : Mouais. Un adversaire qu'on a choisi sur catalogue.

Marie : Et l'histoire, tu la connais ?

Marie : Parce qu'au départ, y a pas de catalogue. Y a un type tout seul.

Thomas : Vas-y, raconte.

Marie : Al Arnold. En mille neuf cent soixante-dix-sept, après trois tentatives ratées, il relie Badwater au sommet du mont Whitney. À pied. Il lui faut quatre-vingt-quatre heures.

Marie : Pas de sponsor, pas de dossard. Juste un pari un peu fou contre lui-même. La course officielle, elle est venue bien après.

Thomas : D'accord, lui, je lui tire mon chapeau. Mais aujourd'hui, c'est sur invitation. Il faut au moins trois courses de cent miles derrière soi, un palmarès long comme le bras.

Thomas : Et chaque coureur débarque avec son équipe, sa camionnette, ses glacières. Ça fait pas un peu cirque ambulant ?

Marie : Sauf que sans l'équipe, tu tiens pas. C'est pas du confort, c'est de la survie.

Thomas : Tu dramatises.

Marie : Même pas. Et là, je te passe la main, parce que la physiologie, c'est ton rayon.

Thomas : Bon. Le corps se refroidit surtout en transpirant. C'est l'évaporation de la sueur qui emporte la chaleur.

Thomas : Dans un air aussi sec, la sueur s'évapore si vite qu'on a l'impression de pas transpirer du tout. On se croit au sec, alors qu'on se vide.

Thomas : Et quand l'air est plus chaud que ta peau, il te réchauffe au lieu de te rafraîchir. Il te reste plus qu'un seul robinet : la sueur.

Marie : D'où les équipes qui aspergent leur coureur sans arrêt ?

Thomas : Exactement. De la glace dans la casquette, de l'eau partout. Parce que si la température interne dépasse les quarante degrés, c'est le coup de chaleur. Et là, ça rigole plus.

Marie : Donc c'est dangereux pour de vrai. Pas pour la galerie ?

Thomas : Dangereux, oui. N'empêche que le danger, on le fabrique. C'est ça qui me gêne.

Marie : Mais c'est vrai de tout le sport extrême ! L'Everest, la voile en solitaire… On fabrique toujours la difficulté.

Thomas : L'Everest, il était là avant nous.

Marie : La vallée de la Mort aussi, figure-toi.

Thomas : Touché.

Marie : Et parler de spectacle, c'est oublier les chronos. En deux mille dix-neuf, le Japonais Yoshihiko Ishikawa a bouclé le parcours en vingt et une heures et trente-trois minutes.

Thomas : Vingt et une heures ? Avec la montée finale ?

Marie : Avec plus de quatre mille mètres de dénivelé positif en tout. Et en deux mille vingt-trois, c'est une femme, Ashley Paulson, qui a remporté la course, toutes catégories confondues.

Thomas : Ah, ça, je savais pas.

Marie : Devant tous les hommes. Alors pardon, mais une mise en scène où l'on bat des records, moi, j'appelle ça une compétition.

Thomas : Soit. Admettons que les meilleurs fassent du sport. Mais les autres ? Ceux qui titubent pendant des dizaines d'heures ?

Marie : Eux, ils vont au bout d'eux-mêmes. T'as beau trouver ça absurde, c'est pas de la comédie.

Thomas : C'est là qu'on n'est pas d'accord. La souffrance, elle est devenue une marchandise. On poste la photo devant le panneau, les pieds en sang, et on récolte des likes.

Marie : Tu fais pas une petite fixette sur les réseaux sociaux ?

Thomas : Peut-être. Mais je suis pas le seul.

Thomas : Et tu sais ce qui m'agace vraiment ? On l'appelle la course la plus dure du monde. Il y en a au moins une par an, de course la plus dure du monde.

Marie : Ça, je te l'accorde. Les slogans, c'est du pipeau.

Marie : Mais la chaleur, elle, a pas lu la brochure. Le marketing, elle s'en fiche.

Thomas : Joli. Tu l'avais préparée, celle-là ?

Marie : Depuis ce matin.

Thomas : Bon. Je te concède une chose : Al Arnold, tout seul sur cette route, c'est du sport à l'état pur. Le reste, je demande à voir.

Marie : Alors viens avec moi en juillet. Tu verras bien.

Thomas : Je tiendrai la glacière.

Marie : Voilà pour aujourd'hui. Buvez de l'eau, et si vous passez par la vallée de la Mort en été, restez dans la voiture.

Thomas : Avec la clim à fond.