Perdus à la Barkley (C2)
Lost at the Barkley — Three in the morning, rain, fog, and a three-time finisher walking in circles. A sceptic and a fan argue about the race built to get you lost — and what getting lost does to the brain.
Thomas : … et là, il est trois heures du matin, il pleut des cordes, sa frontale n'éclaire plus que le brouillard, et il comprend qu'il tourne en rond depuis deux heures.
Marie : Attends, attends. On n'a même pas dit bonjour, là.
Thomas : Ah oui. Bonjour à tous.
Marie : Bonjour. Bon, je vous remets dans le contexte, parce que Thomas est parti bille en tête : on parle aujourd'hui de la Barkley, dans le Tennessee.
Marie : Et le type perdu dans le brouillard, c'est qui ?
Thomas : Jared Campbell. Un des rares à l'avoir terminée, et même gagnée, en deux mille quatorze. Sauf que l'année d'avant, en deux mille treize, il a tout simplement perdu le nord pendant sept ou huit heures.
Marie : Sept heures ?
Thomas : Sept ou huit. Et sa phrase, je la trouve géniale : dans la plupart des courses, les gens paniquent s'ils se perdent dix ou vingt minutes. À la Barkley, chaque année, il y a un moment où on est perdu.
Marie : Alors je vais être honnête, ça me laisse complètement froide.
Thomas : Ah bon ?
Marie : Se perdre exprès dans une forêt pendant soixante heures, pardon, mais c'est pas du sport, c'est de l'autoflagellation avec un dossard.
Thomas : Tu y vas un peu fort, non ?
Marie : À peine. Et puis j'ai creusé la question, figure-toi. J'ai fait mes devoirs.
Marie : Cinq boucles d'une trentaine de kilomètres chacune, à boucler en moins de soixante heures. Officiellement, ça fait cent miles. Officieusement, personne n'y croit : on parle plutôt de plus de deux cents kilomètres.
Thomas : Rien que ça.
Marie : Et je n'ai pas fini. Dix-huit mille mètres de dénivelé positif. Plus de deux fois l'Everest, en partant du niveau de la mer.
Marie : Et le clou du spectacle : il n'y a aucun balisage. Tu cherches des livres cachés dans les bois, et dans chaque livre, tu arraches la page qui correspond à ton numéro de dossard. Pour prouver que tu es passé.
Thomas : Et si tu reviens avec une page en moins ?
Marie : Tu es hors course. Point barre.
Thomas : Bon. Tout ça est vrai. Mais tu passes à côté de l'essentiel.
Thomas : La Barkley, c'est avant tout une course d'orientation. Pas de GPS. Tu as une carte, une boussole, et la veille du départ, tu recopies le parcours à la main, à partir de la carte de référence de l'organisateur.
Thomas : Et comme si ça ne suffisait pas, les boucles changent de sens. Les deux premières dans le sens des aiguilles d'une montre, les deux suivantes dans l'autre sens.
Marie : Donc le passage que tu as mémorisé de jour, tu le refais de nuit, à l'envers.
Thomas : Voilà. Avec la fatigue en prime. T'as beau connaître la carte par cœur, la forêt, elle, ne ressemble plus du tout à ce que tu as vu douze heures plus tôt.
Marie : Ça, par contre, ça me parle. Parce que se perdre, c'est pas une question de volonté, c'est une question de cerveau.
Thomas : Vas-y, je t'écoute.
Marie : En deux mille neuf, des chercheurs de l'Institut Max Planck, en Allemagne, ont lâché des volontaires dans le Sahara et dans une forêt, avec une seule consigne : marcher tout droit.
Marie : Tant qu'on voyait le soleil, ça allait à peu près. Mais dès que le ciel se couvrait, les gens se mettaient à tourner en rond. Certains recoupaient leur propre trajectoire sans même s'en rendre compte.
Thomas : Sans repère, on dérive.
Marie : Exactement. Et en forêt, la nuit, dans le brouillard, des repères, il n'y en a plus. Ton cerveau fait ce qu'il peut, tant bien que mal, avec des jambes qui ne répondent plus.
Thomas : D'où la phrase de Campbell. Le vrai talent, là-bas, c'est pas de ne jamais se perdre. C'est de se perdre sans péter les plombs.
Marie : Garder son sang-froid, quoi.
Thomas : Voilà. Ailleurs, dix minutes d'égarement, c'est la catastrophe. Lui, il en a perdu sept, il a pris son mal en patience, et l'année suivante, il est revenu la gagner.
Marie : N'empêche que tout est conçu pour que tu échoues. Rien que l'organisateur…
Thomas : Laz.
Marie : Lazarus Lake, de son vrai nom Gary Cantrell. Il annonce le départ en soufflant dans une conque, et la course commence une heure plus tard, pile au moment où il allume une cigarette.
Thomas : À une heure que personne ne connaît à l'avance.
Marie : Et quand un coureur abandonne, on lui joue la sonnerie aux morts au clairon. Franchement, c'est le pompon.
Thomas : C'est du théâtre. Et c'est justement ce que j'aime. Aujourd'hui, la plupart des courses te promettent que tout le monde est un héros. Là, en près de quarante ans, une vingtaine de personnes seulement en sont venues à bout.
Thomas : La médaille, elle ne se donne pas. Elle se mérite.
Marie : Mouais. Tu me fais penser aux gens qui trouvent qu'un restaurant est d'autant plus authentique que le serveur est désagréable.
Thomas : Pas faux, pas faux.
Thomas : Mais réfléchis deux secondes. Si tout le monde terminait, qui en parlerait ? C'est parce qu'elle est quasi impossible qu'elle fascine.
Marie : Soit. Admettons que l'échec soit le produit. Ça n'en reste pas moins une course où l'on vend de la souffrance pour un dollar soixante.
Thomas : Plus une plaque d'immatriculation si c'est ta première fois. Et si tu reviens, un vêtement choisi par Laz. Des chaussettes, une chemise…
Marie : Il a vraiment un grain.
Thomas : Un grain, peut-être. Mais un grain génial.
Marie : Bon, je t'accorde un point. Ce qui me fascine, finalement, c'est pas la souffrance. C'est cette idée qu'on puisse être perdu pendant des heures et continuer quand même, sans jeter l'éponge.
Thomas : Ah ! Tu vois !
Marie : N'en rajoute pas.
Thomas : Je n'ai rien dit.
Marie : Voilà pour aujourd'hui. Et si un jour vous vous perdez, pensez à Jared Campbell : sept heures dans le brouillard, et il est revenu.
Thomas : Et prenez une boussole. On ne sait jamais.