Condamnés à être libres, ou heureux malgré l'absurde ? (C1)
Condemned to be free, or happy despite the absurd? — Deux grandes voix du vingtième siècle, une amitié, une rupture fracassante. L'un affirme que tu es entièrement responsable de ce que tu fais de toi ; l'autre qu'il faut vivre avec un monde muet, sans mentir ni renoncer. Autour de la table, un sceptique les presse tous les deux.
Adele : Je commence par une phrase qui te dérangera sûrement : tu n'as aucune excuse.
Simon : Merci, ça met tout de suite à l'aise. Aucune excuse pour quoi, exactement ?
Adele : Pour ce que tu deviens. Chez Sartre, l'existence précède l'essence : tu n'as pas de nature toute faite, tu te fabriques par tes choix.
Victor : Belle formule. Mais elle donne le vertige, non ? Personne ne t'a donné de mode d'emploi.
Adele : C'est précisément ça. On est condamné à être libre : même refuser de choisir, c'est encore choisir.
Simon : Condamné, tu avoues toi-même que c'est une prison.
Adele : Une prison dont la porte est ouverte. Voilà le paradoxe.
Simon : Bon, un exemple concret, parce que je me méfie des paradoxes élégants.
Adele : Le garçon de café. Il joue si bien son rôle, ses gestes sont si précis, qu'il finit par se prendre pour un garçon de café.
Adele : Et ce garçon, c'est la mauvaise foi incarnée.
Adele : Se mentir à soi-même pour fuir sa liberté. Se dire « je suis comme ça » au lieu de « je choisis d'être comme ça ».
Simon : Sauf que le garçon de café a des factures à payer. Sa liberté, elle a un loyer.
Adele : Justement, la situation limite ta marge de manœuvre, mais elle ne la supprime pas. Il garde toujours une réponse possible.
Simon : Facile à dire quand on n'est pas à sa place.
Victor : Laisse-moi intervenir, parce que je ne suis pas entièrement d'accord avec elle, même si je la suis sur le vertige.
Victor : Pour Camus, le point de départ n'est pas la liberté, c'est l'absurde. Un être qui réclame du sens face à un monde qui reste silencieux.
Simon : Donc le monde n'a pas de sens, et on s'en fait une raison ?
Victor : Surtout pas. Il ne faut ni se jeter dans les bras d'une consolation, ni se supprimer. Il faut tenir le face-à-face.
Adele : Tenir le face-à-face, c'est déjà une forme de lucidité, je te l'accorde.
Victor : Et c'est de la lucidité que naît la révolte : dire non à la résignation, sans pour autant inventer un ciel.
Simon : Tu parles de révolte, mais contre qui ? Le monde ne répond pas, tu l'as dit toi-même.
Victor : Contre la condition elle-même.
Victor : On se révolte en continuant à vivre, intensément, et en refusant le mensonge.
Simon : Ça reste très abstrait. Donne-moi une image.
Victor : Sisyphe. Les dieux le condamnent à rouler un rocher en haut d'une montagne, et chaque fois, le rocher retombe.
Adele : Une peine parfaitement inutile, donc.
Victor : Oui, et pourtant : « il faut imaginer Sisyphe heureux ».
Simon : Heureux ? Là, tu me fais sourire. C'est un esclave avec une pierre.
Victor : Il est heureux parce qu'il sait.
Victor : À l'instant où il redescend, il est plus fort que son rocher, car il est conscient de son sort.
Simon : Plus fort que son rocher, mais le rocher est toujours là. Ton bonheur ressemble à une consolation de luxe.
Victor : Non, car une consolation te promet une issue. Lui n'en promet aucune.
Adele : Je vais mettre les points sur les i : je trouve ce Sisyphe un peu trop résigné. Chez moi, on ne se contente pas de regarder le rocher, on change de montagne.
Victor : Changer de montagne, c'est joli, mais le monde n'en a pas toujours une de rechange.
Adele : Alors on la construit. L'homme se définit par son projet, par ce qu'il lance devant lui.
Simon : Vous avez tous les deux un grand talent : vous parlez de l'homme en général. Moi, je voudrais savoir ce qu'on fait un mardi matin.
Victor : Un mardi matin, on se lève, on fait son travail tant bien que mal et on ne se raconte pas d'histoires.
Adele : Et on s'engage.
Adele : Une seule décision prise en conscience engage une image de l'humanité tout entière.
Simon : Tout entière ? Quand je choisis un menu au restaurant ?
Adele : Pas au restaurant, mais quand tu choisis de te taire face à une injustice, oui.
Simon : Là, tu me fais réfléchir. Mais ça devient lourd : tout le monde responsable de tout, tout le temps.
Adele : Lourd, oui, mais c'est ce qui donne du poids aux actes. Sans responsabilité, la liberté n'est qu'un caprice.
Victor : Et chez moi, la responsabilité vient d'ailleurs : de la solidarité. « Je me révolte, donc nous sommes. »
Simon : Intéressant. Vous êtes donc d'accord sur l'essentiel et vous passez votre temps à vous disputer sur les mots.
Adele : Pas seulement sur les mots. Ils se sont d'ailleurs brouillés pour de bon, au début des années cinquante.
Victor : À cause d'un livre, L'Homme révolté.
Simon : Un livre qui a fâché qui, au juste ?
Victor : Une revue de gauche l'a éreinté. Et lui répondait que la révolte ne pouvait pas justifier n'importe quel crime au nom de l'histoire.
Adele : Moi, je défends l'autre camp ici : il fallait prendre parti, y compris quand c'était inconfortable. S'abstenir, c'était faire fi de sa responsabilité, donc déjà choisir.
Victor : Sauf que prendre parti ne doit pas vouloir dire fermer les yeux sur les victimes. Là-dessus, je ne céderai pas.
Simon : Donc chacun a le beau rôle dans son propre récit de la rupture.
Adele : Ha ! Peut-être.
Victor : Je te l'accorde. Les ruptures se racontent toujours avec un coupable commode.
Simon : Pour ma part, je renvoie les deux dos à dos sur un point : vous croyez tous les deux que le sens se décide d'en haut, par une formule.
Adele : Je ne crois pas que le sens tombe du ciel, c'est justement mon propos.
Simon : Alors explique-moi pourquoi tu sembles si sûre que tout doit s'inventer par la volonté.
Adele : Parce que le contraire, c'est la fatalité. Et la fatalité est la meilleure alliée de la mauvaise foi.
Victor : Tout de même, il y a des limites que la volonté ne franchit pas. La maladie, la mort, la mémoire.
Adele : Les limites, je ne les nie pas.
Adele : Je dis seulement que ce que tu en fais t'appartient.
Simon : Ça me paraît raisonnable, mais ça ne tranche rien. On tourne en rond depuis dix minutes.
Victor : Parce que le désaccord est réel.
Victor : Elle mise sur l'engagement ; moi, sur la lucidité et la mesure.
Adele : Mais la mesure, sans engagement, peut devenir un joli alibi.
Victor : Et l'engagement sans mesure peut devenir une belle excuse pour la violence.
Simon : Voilà : chacun accuse l'autre de son propre danger.
Simon : Au bout du compte, vous avez tous les deux un point faible.
Adele : Honnêtement, oui. Je risque l'orgueil de la volonté.
Victor : Et moi, la tentation de me contenter de bien regarder le rocher.
Simon : Vous êtes presque touchants.
Simon : Mettons-nous au pied du mur : si je vous demande ce qui compte vraiment, en une phrase ?
Adele : Ne pas se cacher derrière sa condition pour éviter d'agir.
Victor : Ne pas se cacher derrière une espérance pour éviter de regarder.
Simon : Deux manières de refuser de se voiler la face. Je note que vous êtes d'accord sans le savoir.
Adele : Peut-être, mais il faut faire la part des choses : être d'accord sur le refus ne veut pas dire l'être sur l'action.
Victor : Pourtant, je ne voudrais pas jeter le bébé avec l'eau du bain : leur dispute reste féconde.
Simon : Reste à savoir si, aujourd'hui, ça change quelque chose. À bien des égards, on est submergé de choix et de bruit.
Adele : Et justement : plus il y a de choix, plus la tentation de la mauvaise foi s'accroît. On dit « je n'avais pas le temps ».
Victor : Ou on s'offre un petit récit consolant, sur son travail, son destin, ses réseaux.
Simon : Bref, le monde est toujours muet, mais il est devenu très bavard. Joli paradoxe de plus.
Adele : Il me reste un doute que j'avoue : est-ce que choisir seul suffit à donner du sens ?
Victor : Et moi, est-ce qu'on peut vivre durablement avec un monde muet sans en faire une religion de l'absurde ?
Simon : Voilà deux doutes honnêtes. Ça mérite presque une trêve.
Adele : Une trêve, oui, mais pas un armistice.
Victor : Un désaccord vivant vaut mieux qu'un accord tiède.
Simon : Je te l'accorde. Et comme à chaque fois, on termine sur une question plutôt que sur une réponse.
Adele : Alors la voici : si personne ne t'a donné de sens, est-ce que tu es plus libre, ou simplement plus seul ?
Victor : Belle question. Et je préfère la laisser ouverte.