Le grand oral à l’ère des machines (C1)
The grand oral in the age of machines — Une lycéenne prépare son grand oral avec un assistant qui lui corrige l’accent, une professeure de lettres se demande ce qu’il reste de sa propre voix, et un ingénieur du son explique comment une machine imite n’importe qui : trois regards sur ce que l’on évalue quand on évalue un élève qui parle.
Léa : Hier soir, j’ai répété mon grand oral onze fois avec l’assistant. Au début, je disais euh toutes les dix secondes, et maintenant presque plus.
Odile : Presque plus ? C’est merveilleux, et un peu inquiétant. Un euh, c’est parfois le moment où l’on pense.
Léa : Ben, le jury ne le voit pas comme ça. Pour lui, c’est une hésitation, donc une faiblesse.
Karim : Et je le sais mieux que personne, parce que c’est moi qui règle ces seuils dans les logiciels.
Karim : On a décidé, un jour, qu’un silence de plus de deux secondes était un défaut. Personne n’a demandé aux poètes.
Karim : Et la machine non plus, évidemment. Elle compte les silences, elle mesure le débit, elle te donne un score.
Odile : Un score pour une voix. Voilà qui me fait frémir.
Léa : Attends, ce n’est pas du tout tragique. Ça m’aide à voir ce que je fais. Par exemple, je parle trop vite quand je suis stressée, et je ne le savais pas.
Léa : Un truc, aussi : il me dit de sourire. Franchement, sourire en parlant de la dette publique, c’est bizarre.
Odile : Ha ! Sourire à contretemps, c’est le pire des conseils.
Odile : Ça, je te l’accorde. Un miroir, c’est utile. Ce qui me gêne, c’est quand le miroir commence à te dire à quoi tu devrais ressembler.
Karim : Ça arrive tout de suite. Ces outils sont entraînés sur des milliers de voix qu’on juge claires, donc ils poussent vers une voix moyenne, sans accent, sans aspérité.
Léa : Moi, j’ai un petit accent de Marseille, et il me l’a signalé deux fois. Je l’ai gardé.
Odile : Bravo ! Un accent, c’est une origine, un paysage dans la bouche.
Karim : Je comprends, mais je pose la question autrement. Si la machine fait mieux que le professeur, à la fin, qui est le meilleur coach ?
Odile : Je vais te raconter une chose : à mon premier oral, j’ai tremblé tellement fort que ma feuille s’est mise à vibrer.
Odile : Le jury a souri, et c’est précisément ce sourire qui m’a calmée. Aucune machine ne m’aurait calmée comme ça.
Odile : Elle ne fait pas mieux, elle fait plus. Plus vite, plus souvent, sans fatigue. Mais elle ne sait pas ce qu’est un moment de grâce.
Karim : Un moment de grâce, ça se programme mal, je te l’accorde.
Léa : Moi, je dirais plutôt que la machine, c’est l’entraînement, et le prof, c’est le match.
Odile : Joli. Et le jury, c’est le public, avec ses toux, ses regards, ses petits sourires qui rassurent ou qui glacent.
Léa : Ça glace surtout.
Karim : Et là, il y a quelque chose que la machine ne peut pas simuler. Quoique, je me trompe peut-être.
Karim : On commence à produire des voix qui respirent, qui hésitent, qui rient. Des voix de synthèse qu’on ne distingue plus d’une vraie, à l’oreille.
Karim : Il y a dix ans, on entendait tout de suite que c’était un robot. Maintenant, je fais des essais à l’aveugle avec mes collègues, et ils se trompent une fois sur deux.
Odile : Une fois sur deux ? Mais alors, comment fait-on pour savoir si un élève a parlé lui-même ?
Karim : Pour l’oral, c’est simple : il est devant vous. Le vrai danger, c’est l’écrit, et tous les devoirs rédigés à la maison.
Léa : Là, c’est le grand sujet dans ma classe. Tout le monde sait que certains font écrire leurs dissertations par une machine.
Odile : Et tout le monde le sait aussi dans la salle des professeurs. On les repère à leur style trop lisse, à leurs transitions trop parfaites.
Léa : Trop parfaites, c’est le mot. Une vraie copie d’élève, il y a toujours une phrase de travers qu’on aime bien.
Odile : La phrase de travers, c’est la signature. Je la cherche comme un chercheur d’or cherche sa pépite.
Karim : Mais regarde, c’est aussi un problème d’équité. Un élève qui a de l’argent paie un abonnement, et l’autre se débrouille avec la version gratuite.
Léa : Ça, c’est vrai. Dans ma classe, deux ou trois ont les outils payants, et ça se voit sur leurs notes.
Odile : Une école de la République qui dépend de ton abonnement, voilà un paradoxe. Il faudrait des outils publics, transparents, gratuits.
Karim : Et gérés par qui ? Une entreprise, une administration, des chercheurs ? Chaque réponse a son piège.
Odile : Je n’ai pas la réponse, mais je sais ce que je ne veux pas : un oral où l’élève parle comme un communiqué de presse.
Léa : Un copain a récité la sienne avec une voix de speakerine. Même le jury a failli applaudir.
Léa : Puis le jury lui a demandé : et vous, personnellement, vous en pensez quoi ? Il est devenu blanc comme un linge.
Léa : Ha ! Il y en a, crois-moi. Certains élèves apprennent par cœur la réponse générée, et ils la récitent d’une voix plate.
Odile : Et le jury s’en aperçoit en dix secondes, il suffit de poser une question de travers.
Léa : Une question de travers, c’est la hantise. Surtout au bac, quand le jury te demande pourquoi tu as choisi ce sujet, pas un autre.
Karim : Et là, la machine ne t’aide pas, parce qu’elle ne connaît pas ton histoire.
Léa : Si, un peu. Quand je lui raconte mon histoire, elle m’aide à la structurer. Mais c’est moi qui la vis.
Odile : C’est là que je te trouve sage. Tu utilises l’outil sans lui laisser la barre.
Léa : Merci, madame. Pardon, vieux réflexe.
Karim : Ha ! Ça ne s’oublie pas.
Odile : Pose-la, ta question, pose-la.
Karim : Mais posons une question de fond. Si l’outil devient meilleur, plus gratuit, plus naturel, pourquoi l’école devrait-elle continuer à évaluer ce qu’une machine sait déjà faire ?
Odile : Parce que l’école ne forme pas des producteurs de textes, elle forme des esprits. Le but, ce n’est pas la dissertation, c’est ce qui se passe dans la tête de celui qui l’écrit.
Karim : C’est joliment dit, mais c’est un peu court. Un calculateur a bien remplacé le calcul à la main, et personne n’a perdu son esprit.
Odile : Au contraire, on a perdu quelque chose : le sens de l’ordre de grandeur. Un élève qui ne sait plus que sept fois huit font cinquante-six ne voit plus qu’un résultat absurde est absurde.
Léa : Ça me rappelle un truc : mon grand-père, au marché, il calcule tout de tête, et il ne se trompe jamais.
Karim : Une virgule, rien qu’une virgule. Et je n’en suis pas fier.
Karim : Moi, j’avoue, je me suis fait avoir par mon téléphone plus d’une fois. J’ai donné un pourboire de cinq cents euros parce que j’avais mal placé une virgule.
Odile : Cinq cents euros ! J’espère que le serveur était un client fidèle.
Karim : Il m’a offert le dessert, et j’ai compris mon erreur en rentrant.
Léa : Ha ha ! Ça, c’est une anecdote pour le grand oral.
Odile : Justement, parlons-en, du grand oral. Qu’est-ce qu’il évalue vraiment, selon toi ? Le contenu, la voix, ou la présence ?
Léa : Les trois, mais dans un ordre bizarre. Je dirais que c’est la présence d’abord, parce qu’un jury qui te regarde dans les yeux te croit plus facilement.
Karim : La présence, c’est ce qu’une machine ne peut pas mesurer, pas encore.
Odile : Elle ne le mesurera jamais complètement. La présence, c’est de l’attention dans l’air, une qualité du silence entre deux phrases.
Karim : Là, je te trouve romantique. À mon avis, dans dix ans, une caméra et un micro mesureront aussi ça : le regard, le souffle, le rythme cardiaque.
Odile : Et on notera la sincérité sur vingt ? Ce serait la fin de tout.
Karim : Non, sérieusement, je te rejoins : le jour où on mesure la sincérité, elle n’existe plus. On joue la sincérité, comme les acteurs.
Léa : Moi, c’est ma peur. À force de répéter avec la machine, je vais devenir une actrice de moi-même.
Odile : C’est une inquiétude fine, et elle est juste. Mais regarde ce que font les bons acteurs : ils répètent mille fois, et le soir, ils sont libres.
Léa : Libres parce qu’ils ont travaillé. C’est le paradoxe du comédien.
Karim : Et la machine, dans ce cas, c’est juste un partenaire de répétition. Elle ne se fatigue pas et ne te juge pas.
Odile : Elle te juge, elle te note. Ce n’est pas la même chose qu’un ami qui t’écoute.
Karim : Alors voilà une idée : et si on lui demandait de ne pas noter, seulement d’écouter ?
Léa : Je l’ai déjà fait ! Je lui ai dit : écoute-moi sans commenter. Elle a répondu que c’était un peu étrange, mais elle l’a fait.
Odile : Et qu’as-tu ressenti ?
Léa : Un peu seule, bizarrement. Parler dans le vide, sans visage, ça ne donne pas envie de bien dire.
Odile : Voilà ce que je voulais entendre. La parole a besoin d’un visage. C’est ce qu’on ne peut pas remplacer.
Karim : Je ne suis pas si sûr. On s’habitue à tout, et mon propre fils parle à son assistant comme à un camarade. Il lui dit bonne nuit, même.
Odile : Il lui dit bonne nuit ? Ça me touche et ça m’effraie à la fois.
Karim : Moi aussi. Mais on dit bonne nuit à un nounours, ça n’a jamais fait de mal à personne.
Odile : Un nounours ne répond pas, c’est la différence.
Léa : Bon, on ne va pas résoudre ça ce soir. Mais j’ai une proposition pour ceux qui nous écoutent : un jour sur deux, répétez avec la machine, un jour sur deux, avec un humain.
Odile : Un jour sur deux, j’adore. Un jour de précision, un jour de vie.
Karim : Et moi, je propose un test : enregistre ton oral avant et après la machine, puis demande à un ami lequel il préfère.
Léa : Et si c’est celui d’avant ?
Karim : Alors, tu auras appris que ta voix n’avait pas besoin d’être réparée.
Odile : Magnifique. Voilà un résultat que je n’aurais pas osé espérer.
Léa : Je le fais ce soir, pari tenu. Et toi qui nous écoutes : si une machine pouvait corriger ta voix, que garderais-tu absolument, et qu’est-ce que tu aimerais faire disparaître ?