Les romans immortels : pourquoi avons-nous un besoin viscéral de fiction ? (C1)
Immortal novels: why do we have a visceral need for fiction? — D’À la recherche du temps perdu de Proust à Cent ans de solitude de García Márquez, en passant par Crime et Châtiment, Madame Bovary et L’Étranger : quatre passionnés débattent avec ferveur de ce qui transforme une suite de phrases imprimées sur du papier en une expérience humaine bouleversante qui traverse les siècles.
Camille : Qu’est-ce qui fait qu’un assemblage de mots noirs imprimés sur des feuilles blanches traverse les siècles sans prendre une seule ride ?
Chloé : C’est la grande question vertigineuse qui nous réunit aujourd’hui autour de cette table !
Lucas : Un vrai chef-d’œuvre n’est jamais un monument figé dans le marbre d’un musée, Camille. C’est un organisme vivant qui change de visage à chaque nouvelle lecture.
Bastien : Italo Calvino disait admirablement qu’un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire !
Camille : Et pour ouvrir notre traversée, comment ne pas commencer par le monument suprême de la littérature française : À la recherche du temps perdu de Marcel Proust ?
Chloé : Un million et demi de mots, trois mille pages, écrits pour l’essentiel par un homme alité dans une chambre tapissée de liège au cœur de Paris !
Lucas : Beaucoup de lecteurs profanes s’arrêtent au cliché bourgeois du thé et de la madeleine, mais c’est passer complètement à côté de la révolution proustienne.
Bastien : Ce n’est pas si simple d’expliquer la différence fondamentale entre la mémoire volontaire et la mémoire involontaire !
Camille : Tu as parfaitement raison de le souligner, Bastien. Si vous demandez à votre intellect conscient de se souvenir de vos huit ans, il ne reconstruit que des abstractions froides, des faits sans âme.
Chloé : Alors qu’il suffit d’une gorgée de tisane de tilleul où a trempé un morceau de madeleine...
Lucas : Et soudain, sans le moindre effort de volonté, tout le village de Combray avec son église, ses jardins, ses odeurs de fleurs et la chambre de tante Léonie surgit des profondeurs de la tasse !
Bastien : Voilà la sensation physique qui conserve le passé dans toute sa plénitude vibrante, alors que l’intellect le stérilise.
Camille : Proust a compris que le véritable paradis n’est pas devant nous, mais dans le temps que nous croyions définitivement perdu.
Chloé : C’est sublime !
Bastien : Et chez Proust, ce n’est pas seulement la madeleine qui déclenche ce miracle sensoriel, Camille !
Camille : Absolument pas ! Dans la cour de l’hôtel des Guermantes, le narrateur trébuche sur deux pavés inégaux...
Lucas : Et ce faux pas anodin fait instantanément ressurgir Venise et les dalles du baptistère de Saint-Marc où il avait trébuché de la même façon des années plus tôt !
Chloé : Puis c’est le bruit d’une cuillère qui heurte une assiette dans un salon, rappelant le marteau d’un cheminot réparant une locomotive en pleine campagne.
Bastien : Ou encore la texture rugueuse d’une serviette empesée contre ses lèvres qui lui rend immédiatement la fraîcheur marine des vagues de Balbec !
Lucas : Le corps humain est une bibliothèque vivante d’impressions physiques que l’oubli ne détruit jamais tout à fait.
Camille : Et que dire de son analyse magistrale de la jalousie amoureuse à travers la figure insaisissable d’Albertine ?
Chloé : Le narrateur ne regarde vraiment Albertine avec tendresse que lorsqu’elle dort paisiblement à ses côtés, parce qu’endormie, elle cesse enfin de lui échapper et d’appartenir à d’autres mondes inconnus !
Lucas : C’est une exploration psychologique d’une lucidité féroce, presque effrayante.
Bastien : Exactement !
Lucas : Mais que dire de la texture même de la phrase proustienne ? Elle est aussi sinueuse et envoûtante qu’une rivière en crue.
Chloé : Elle ne s’arrête jamais ! Certaines phrases s’étirent sur une page entière avec des dizaines de propositions subordonnées enchâssées.
Camille : Ce n’est absolument pas de la préciosité ou de la pédanterie de salon, Chloé !
Bastien : Au contraire, c’est une tentative désespérée et magnifique d’attraper la complexité kaléidoscopique de la pensée humaine au moment précis où elle se forme.
Lucas : Proust dilate le temps avec une audace cinématographique avant l’heure : il lui faut deux cents pages pour décrire une soirée mondaine de deux heures chez la duchesse de Guermantes !
Chloé : Et il dissèque le snobisme, la vanité aristocratique et les faux-semblants avec la précision chirurgicale d’un entomologiste observant des insectes sous une loupe.
Bastien : Comment ne pas évoquer également cette scène finale bouleversante du Temps retrouvé, où le narrateur revient dans un salon après des années d’absence ?
Camille : Il ne reconnaît plus ses anciens amis ! Leurs visages sont poudrés de blanc, leurs démarches chancelantes : le Temps les a déguisés en vieillards spectraux.
Lucas : Nous touchons là à la prise de conscience tragique que nous marchons tous sur des échasses invisibles qui grandissent sans cesse sous nos pieds au fur et à mesure que les années s’accumulent.
Chloé : Quel vertige !
Lucas : Et si l’on cherche un auteur qui a capturé l’angoisse métaphysique de la modernité avec un scalpel impitoyable, tournons-nous vers Franz Kafka !
Camille : La Métamorphose ! Un autre incipit immortel qui vous saisit à la gorge dès la première ligne.
Chloé : En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se découvrit dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte.
Bastien : Et la tragédie absurde et poignante, c’est que la toute première pensée de Gregor n’est pas la panique face à sa carapace gluante ou ses multiples pattes qui s’agitent...
Lucas : Non, sa seule terreur panique est d’avoir raté le train de sept heures et d’arriver en retard à son bureau de représentant de commerce !
Camille : Voilà la satire la plus cruelle et prophétique de l’aliénation par le travail bureaucratique jamais couchée sur le papier.
Chloé : L’être humain moderne est tellement réduit à sa fonction économique utile que lorsqu’il perd sa capacité de produire, il devient instantanément une vermine honteuse aux yeux de sa propre famille !
Bastien : Et dans Le Procès, Joseph K. est arrêté un beau matin par des fonctionnaires inconnus sans avoir rien fait de mal.
Lucas : Il cherchera en vain quelle est la loi qu’il a violée et qui est le juge mystérieux qui le condamne, jusqu’à son exécution ignominieuse dans une carrière de pierre.
Camille : Kafka a inventé un adjectif universel : ce qui est kafkaïen, c’est l’écrasement de l’individu par une machinerie administrative aveugle et insensée.
Chloé : C’est terrifiant !
Bastien : Mais quittons les salons parisiens feutrés pour plonger dans les ténèbres glaciales et fiévreuses de Saint-Pétersbourg avec Fiodor Dostoïevski.
Chloé : Ah, Crime et Châtiment ! C’est le roman qui a bouleversé ma jeunesse et m’a donné envie d’écrire de la fiction.
Lucas : Rodion Raskolnikov est sans doute le personnage le plus fascinant et dangereux de toute l’histoire de la littérature mondiale.
Camille : Cet étudiant famélique enfermé dans sa mansarde étroite comme un cercueil s’est forgé une théorie intellectuelle délirante.
Chloé : Il est persuadé qu’il existe deux catégories d’êtres humains sur Terre : la masse ordinaire vouée à obéir aux lois morales, et les hommes extraordinaires, comme Napoléon, qui ont le droit absolu de transgresser les règles au nom d’un dessein supérieur.
Bastien : Et pour tester sa propre grandeur, il prend une hache et va assassiner une vieille usurière cupide qu’il qualifie de vermine parasite.
Lucas : Mais le drame dostoïevskien, c’est qu’au moment du crime, la sœur innocente de l’usurière, Lizaveta, rentre à l’improviste dans l’appartement !
Camille : Et Raskolnikov est forcé de l’abattre elle aussi sous l’emprise de la panique la plus bestiale.
Chloé : Quelle noirceur !
Bastien : Dès cet instant précis, le piège psychologique se referme impitoyablement sur son esprit.
Lucas : Dostoïevski accomplit un tour de force magistral : le châtiment ne vient pas des tribunaux ou de la police, mais de la conscience dévastée de l’assassin qui sombre dans un délire hallucinatoire insoutenable.
Camille : Et le face-à-face psychologique entre Raskolnikov et le juge d’instruction Porphyre Petrovitch est un chef-d’œuvre absolu de tension dramatique !
Chloé : Porphyre joue avec lui comme un chat avec une souris : il sait qu’il est coupable, mais il attend qu’il s’effondre de lui-même sous le poids de son propre remords.
Bastien : Nous touchons là à la jeune Sonia Marmeladova, prostituée par misère pour nourrir sa famille mais pure de cœur, qui lui lit l’Évangile de la résurrection de Lazare et le guide vers la rédemption.
Lucas : Dostoïevski nous prouve avec éclat qu’aucune théorie abstraite ne peut faire taire la boussole morale inscrite au plus profond de l’âme humaine.
Chloé : Pourquoi cette fascination universelle pour les dilemmes moraux insolubles de Dostoïevski continue-t-elle de bouleverser les lecteurs de toutes les cultures ?
Camille : C’est magistral !
Chloé : Mais face à l’angoisse kafkaïenne et aux abîmes de Dostoïevski, il y a un autre géant russe d’une ampleur cosmique : Léon Tolstoï !
Bastien : Guerre et Paix et Anna Karénine ! Deux fresques d’une puissance d’incarnation physique inégalée.
Camille : Tolstoï possède le regard de Dieu : il est capable de décrire avec la même justesse absolue le frémissement d’une feuille de bouleau, le premier bal d’une jeune fille et le fracas de cinquante mille soldats sur le champ de bataille de Borodino !
Lucas : Pensez à cette scène inoubliable où le prince André Bolkonski est blessé à mort à Austerlitz.
Chloé : Il tombe sur le dos et contemple pour la première fois le ciel infini, d’un bleu profond, où flottent lentement de paisibles nuages blancs.
Bastien : Et au même instant, Napoléon Bonaparte passe à cheval à côté de lui et déclare d’un ton théâtral : Voilà une belle mort !
Lucas : Et pour André Bolkonski, Napoléon, qui était autrefois son idole suprême et son héros absolu, n’apparaît plus que comme un pauvre pantin ridicule et insignifiant face à la majesté silencieuse du ciel éternel !
Camille : Et dans Anna Karénine, ce premier vers fameux : Toutes les familles heureuses se ressemblent, chaque famille malheureuse l’est à sa façon.
Chloé : La tragédie de cette femme lumineuse brisée par l’hypocrisie de la haute société pétersbourgeoise reste l’une des plus déchirantes jamais écrites.
Bastien : Tolstoï ne juge jamais ses personnages : il les comprend tous avec une compassion infinie.
Camille : Mais si Dostoïevski écrit avec la ferveur urgente d’un condamné à mort, un autre géant a choisi le supplice inverse : l’ascèse absolue du style et la traque du mot juste !
Lucas : Gustave Flaubert à Croisset, enfermé dans son bureau face à la Seine !
Chloé : Le fameux martyre de Madame Bovary ! Cinq années entières de travail acharné, à raison de dix heures par jour, pour noircir quelques centaines de pages.
Bastien : Flaubert passait des journées entières à raturer une seule phrase, à chercher une cadence parfaite, avant d’aller la hurler dans son gueuloir pour en tester la musicalité physique !
Camille : Et pour raconter quoi ? Un fait divers banal et vulgaire dans la grisaille étouffante de la campagne normande.
Lucas : C’était précisément son défi esthétique suprême : écrire un livre sur rien, un livre qui se tiendrait tout seul par la seule force interne de son style !
Chloé : Et il a créé l’une des figures les plus universelles de l’inconscient humain : Emma Bovary et le mal du siècle qu’on nomme le bovarysme.
Bastien : Le philosophe Jules de Gaultier l’a admirablement défini comme le pouvoir départi à l’être humain de se concevoir autre qu’il n’est.
Camille : Emma a été nourrie dès l’adolescence de romans sentimentaux à l’eau de rose qui lui ont fait miroiter des passions éperdues, des gondoles à Venise et des amours chevaleresques.
Lucas : Et elle se retrouve mariée à Charles Bovary, un officier de santé brave homme mais d’une platitude affligeante, dont la conversation est plate comme un trottoir de rue !
Chloé : Son ennui devient un poison lent qui dévore son foyer, la pousse dans les bras d’amants lâches et hypocrites, et la ruine auprès d’un usurier rapace.
Bastien : Et la scène de son agonie à l’arsenic est d’une cruauté clinique qui glace le sang : Flaubert ne lui épargne aucune humiliation corporelle.
Camille : Après une telle lecture, il est rigoureusement impossible de tourner la page et de regarder le monde ordinaire de la même manière.
Lucas : Quelle intensité !
Camille : Et pour compléter ce dialogue entre le réel et la conscience, comment ne pas célébrer la prose lumineuse et expérimentale de Virginia Woolf !
Lucas : Mrs Dalloway ! L’un des romans les plus révolutionnaires du vingtième siècle moderniste.
Chloé : L’intrigue tient sur une seule journée de juin mille neuf cent vingt-trois à Londres : Clarissa Dalloway sort acheter des fleurs pour la réception qu’elle donne le soir même.
Bastien : Et pourtant, dans cette simple journée ordinaire au rythme des carillons de Big Ben qui sonnent les heures, Woolf fait tenir toute la vie humaine !
Camille : C’est le triomphe du monologue intérieur et du flux de conscience.
Lucas : La caméra littéraire de Woolf passe avec une fluidité aérienne de l’esprit de Clarissa à celui d’un passant dans la rue, puis à celui de Septimus Warren Smith.
Chloé : Ce jeune vétéran de la Première Guerre mondiale brisé par le traumatisme des tranchées et les hallucinations des obus...
Bastien : Septimus est le double obscur et tragique de Clarissa : il se suicide en se jetant par la fenêtre pour préserver son intégrité intérieure face aux psychiatres autoritaires.
Camille : Et quand Clarissa apprend sa mort en pleine réception mondaine, elle comprend qu’il a accompli le geste de défi pur qu’elle-même n’a pas osé poser.
Lucas : Une écriture qui vibre comme une onde lumineuse à la surface de l’eau.
Chloé : C’est éblouissant !
Bastien : Et si l’on veut s’évader de cette grisaille bourgeoise normande, franchissons l’océan Atlantique pour aborder les terres embrasées et mystiques de Colombie avec Gabriel García Márquez !
Camille : Cent ans de solitude ! Le roman qui a réenchanté la littérature mondiale au vingtième siècle.
Chloé : Cet incipit est sans doute le plus célèbre et envoûtant de toute la prose contemporaine !
Lucas : Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendía devait se rappeler ce lointain après-midi où son père l’emmena faire la connaissance de la glace !
Bastien : En une seule phrase inaugurale, García Márquez embrasse le passé immémorial, le présent dramatique et le futur de tout un peuple.
Camille : Et il fonde Macondo, ce village mythique où les prodiges surnaturels sont vécus par les habitants avec la plus déconcertante et naturelle des banalités !
Chloé : Voilà la définition même du réalisme magique ! Quand Remedios la Belle s’envole vers les cieux emportée par un coup de vent alors qu’elle plie des draps de lit, les commères du village ne crient pas au miracle divin.
Lucas : Elles pestent simplement parce que les draps de lin blanc de grande valeur ont disparu avec elle dans les nuages !
Bastien : Songez un instant à cette pluie diluvienne qui s’abat sur Macondo sans interruption pendant quatre ans, onze mois et deux jours !
Camille : Ce n’est pas si simple de voir que derrière cette fantaisie poétique et baroque se cache en vérité l’histoire tragique et sanglante de toute l’Amérique latine.
Chloé : Le massacre de milliers d’ouvriers en grève de la compagnie bananière par l’armée, un massacre effacé de tous les manuels scolaires et nié par le gouvernement, comme s’il n’avait jamais existé !
Lucas : Seule la fiction et le roman possèdent alors le pouvoir sacré de sauver la mémoire des disparus face à l’amnésie d’État.
Bastien : Les lignées condamnées à cent ans de solitude n’avaient pas de seconde chance sur la terre.
Camille : Quelle merveille !
Bastien : Et aux côtés de García Márquez, il nous faut impérativement saluer l’autre phare monumental de la littérature hispanique : Jorge Luis Borges !
Lucas : Fictions et L’Aleph ! Deux recueils brefs qui ont révolutionné la philosophie de la fiction.
Camille : Borges a inventé la littérature qui se regarde elle-même dans un jeu infini de miroirs et de labyrinthes.
Chloé : La Bibliothèque de Babel ! Cet univers infini composé de galeries hexagonales renfermant tous les livres possibles et imaginables...
Lucas : Tous les livres qui ont été écrits, tous ceux qui restent à écrire, et des milliards de volumes remplis de suites absurdes et aléatoires de consonnes !
Bastien : Et au milieu de ce chaos vertigineux, les bibliothécaires errent toute leur vie à la recherche du livre unique et total qui contiendrait la clé de voûte de l’univers.
Camille : C’est une métaphore grandiose de notre propre quête de sens face au silence insondable du cosmos.
Chloé : Et dans L’Aleph, ce point minuscule dans une cave de Buenos Aires d’où l’on peut voir simultanément tous les lieux de la terre sous tous les angles sans aucune confusion !
Lucas : Borges nous rappelle que les mots ne sont pas de simples reflets du monde, ils sont des mondes à part entière dotés de leurs propres lois physiques.
Bastien : Quelle leçon humaine fondamentale pouvons-nous tirer de cette saga colombienne face aux tragédies de l’histoire collective ?
Bastien : Une architecture mentale d’une pureté géométrique absolue.
Lucas : Mais revenons sur les rivages de la Méditerranée pour affronter l’éblouissement solaire le plus impitoyable du vingtième siècle avec Albert Camus.
Camille : L’Étranger ! Un roman d’une brièveté tranchante, écrit dans une langue dépouillée, presque blanche, sans aucun lyrisme superflu.
Chloé : Cet incipit a giflé des générations entières de lecteurs : Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.
Bastien : Détrompe-toi si tu crois que Meursault est un monstre insensible ou un psychopathe sans cœur !
Lucas : Camus le disait lui-même : Meursault est un homme qui refuse de mentir, un homme qui refuse de jouer la comédie des faux sentiments exigée par la société bourgeoise.
Camille : Et cette honnêteté brute va lui coûter la vie bien plus que son crime.
Chloé : La scène du meurtre sur la plage écrasée par la chaleur d’Alger est d’une puissance sensorielle foudroyante.
Bastien : Le soleil brûle le front de Meursault comme du métal en fusion, la sueur lui pique les yeux, la lame du couteau de l’Arabe scintille dans la lumière aveuglante...
Lucas : La gâchette cède sous la pression, un premier coup part, puis quatre autres coups tirés sur un corps inerte : c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur !
Camille : Et lors du procès, le procureur et les jurés refusent totalement de lire entre les lignes de sa maladresse sociale.
Chloé : On ne le condamne pas à mort parce qu’il a tué un homme, mais parce qu’il n’a pas pleuré à l’enterrement de sa mère et qu’il est allé au cinéma voir une comédie avec une femme le lendemain !
Bastien : C’est la révélation foudroyante de l’absurde : le divorce tragique entre l’aspiration humaine à la justice et au sens, et le silence insensible du cosmos.
Lucas : Et pourtant, face à la guillotine imminente, Meursault s’ouvre à la tendre indifférence du monde et trouve une paix intérieure héroïque.
Camille : C’est saisissant !
Camille : Et chez Camus, il n’y a pas seulement l’absurde solitaire de L’Étranger, il y a aussi la réponse magnifique de la fraternité dans La Peste !
Lucas : Le docteur Bernard Rieux enfermé dans la ville d’Oran en quarantaine, qui refuse héroïquement de baisser les bras face à l’épidémie dévastatrice.
Chloé : Rieux ne se prend pas pour un saint ni pour un héros mythologique : il dit simplement qu’il fait son métier avec honnêteté humaine.
Bastien : Quand le ciel reste muet et que Dieu ne répond pas aux cris des enfants qui souffrent, la seule dignité qui reste à l’être humain est de lutter côte à côte contre le fléau commun.
Lucas : C’est la transition grandiose de Camus : de l’absurde solitaire à la révolte solidaire, Je me révolte, donc nous sommes !
Camille : Et que dire de l’auteur dublinois Joyce et de son titanesque Ulysse publié en mille neuf cent vingt-deux !
Chloé : Une odyssée homérique moderne concentrée sur une seule journée ordinaire du seize juin mille neuf cent quatre à Dublin.
Lucas : Joyce pousse la langue anglaise dans ses ultimes retranchements : calembours, néologismes, parodies de tous les styles historiques depuis l’anglo-saxon médiéval jusqu’au jargon publicitaire contemporain !
Bastien : Et le célèbre monologue intérieur final de Molly Bloom, sans aucune ponctuation sur plus de quarante pages, qui s’achève sur ce grand oui extatique à la vie !
Camille : Oui, et j’ai dit oui, je veux bien, Oui !
Bastien : C’est magistral !
Chloé : C’est un hymne bouleversant à l’existence terrestre.
Bastien : Et comment pourrions-nous clore ce panthéon sans rendre un hommage vibrant à l’immense créateur des Misérables !
Camille : Jean Valjean, l’ancien bagnard condamné à dix-neuf ans de travaux forcés pour un simple pain volé pour nourrir les enfants affamés de sa sœur !
Lucas : N’est-ce pas précisément la grandeur de la littérature moderne que de refuser les consolations faciles et le mensonge rassurant ?
Lucas : Et qui est sauvé de la haine par l’évêque Monseigneur Myriel lui offrant ses chandeliers d’argent pour acheter son âme au bien !
Chloé : Face à lui, l’inspecteur Javert incarne la loi inflexible et aveugle, incapable de comprendre la grâce du pardon.
Bastien : Le grand romancier écrivait : Tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.
Camille : Et le roman a effectivement poussé les parlements d’Europe à réformer le code pénal et à adoucir les conditions carcérales !
Lucas : La littérature n’est pas un vain passe-temps bourgeois, c’est une force politique et spirituelle capable de transformer le monde réel.
Chloé : C’est la plus belle définition de l’engagement littéraire.
Camille : Et il y a une vérité merveilleuse que tout grand lecteur découvre avec les années : les grands romans nous lisent autant que nous les lisons !
Lucas : Quand vous relisez Madame Bovary à vingt ans, à quarante ans et à soixante ans, vous ne lisez absolument pas le même livre !
Chloé : À vingt ans, on s’identifie follement aux idéaux romantiques passionnés et aux désirs ardents d’Emma.
Bastien : À quarante ans, on tremble devant la fragilité des ménages, la cruauté des dettes financières et le piège du conformisme bourgeois.
Camille : Et à soixante ans, on éprouve une infinie tendresse attristée pour ce pauvre Charles Bovary qui n’a jamais cessé de l’aimer malgré tout.
Lucas : Le texte n’a pas bougé d’une seule virgule sur la page imprimée, mais votre propre regard sur l’existence a mûri et s’est approfondi.
Chloé : C’est la marque infaillible des œuvres immortelles : elles sont un miroir inépuisable où chaque génération vient contempler ses propres énigmes intérieures.
Lucas : Tout à fait !
Bastien : Un trésor spirituel inaltérable que nulle époque ne pourra jamais épuiser ni détruire.
Camille : Mais après cette traversée de Proust, Dostoïevski, Flaubert, García Márquez et Camus, une question universelle demeure : pourquoi avons-nous un besoin si viscéral de fiction romanesque ?
Chloé : Dans un monde contemporain saturé d’écrans numériques, de flux d’informations éphémères et de vidéos de quelques secondes, pourquoi continue-t-on d’ouvrir des pavés de cinq cents pages ?
Lucas : Parce que la fiction narrative est l’unique machine inventée par l’humanité pour briser la solitude absolue de la conscience individuelle !
Bastien : Nous naissons prisonniers d’un seul corps, d’un seul genre, d’une seule époque et d’une seule biographie bornée.
Camille : Comme l’écrivait un auteur contemporain : un lecteur vit mille vies avant de mourir, tandis que l’homme qui ne lit jamais n’en vit qu’une seule !
Chloé : En ouvrant un grand roman, vous pouvez devenir pendant trois heures une jeune femme insatisfaite en Normandie, un étudiant halluciné par la culpabilité sous les ponts de la Neva, ou un vieillard solitaire contemplant la pluie tropicale à Macondo.
Lucas : C’est la forme d’empathie la plus radicale et sublime qui soit : habiter l’âme d’un autre de l’intérieur.
Bastien : Attends, ne sous-estimons pas non plus le plaisir pur et voluptueux du style, de la beauté formelle d’une phrase ciselée avec génie !
Camille : Une phrase qui vous donne la chair de poule et que vous relisez trois fois d’affilée en retenant votre souffle avant d’éteindre la lampe de chevet.
Chloé : C’est un rempart précieux contre la superficialité et l’oubli qui menacent notre humanité.
Bastien : Lucas, c’est à toi qu’il revient d’avoir le mot de la fin pour clore notre passionnant banquet littéraire !
Lucas : Tant qu’il y aura des êtres humains sur Terre pour ouvrir un livre dans le silence de la nuit et vibrer au destin d’un inconnu, l’esprit humain demeurera invincible.
Camille : Magnifique conclusion !