Spoiler : crime ou fausse alerte ? (C1)
Spoiler: crime or false alarm? — Élise en est à l'épisode six et exige le silence absolu. Autour d'elle, trois amis se déchirent : dévoiler la fin d'une histoire, est-ce un crime, un service rendu, ou une affaire de cas par cas ? Une étude, des souvenirs de cour de récréation et une grand-mère qui lisait la dernière page d'abord.
Élise : Stop ! Ne me dis rien. Rien du tout. J'en suis à l'épisode six.
Mathieu : Je n'ai pas encore ouvert la bouche, Élise.
Romain : Non, mais il a ce regard. Celui qui dit « moi, je sais ».
Mathieu : Ha ! Calomnie.
Inès : Voilà notre sujet, tiens : le spoiler. Crime contre l'humanité, ou tempête dans un verre d'eau ?
Élise : Crime. Sans hésiter. Celui qui dévoile une fin devrait être privé de salon pendant un an.
Romain : Un an ? Tu y vas fort.
Élise : Mets-toi à ma place. Tu attends une série pendant des mois, et en une phrase on te gâche le plaisir.
Mathieu : Bon, je vais mettre les pieds dans le plat : je trouve que c'est du flan, cette histoire.
Élise : Pardon ?
Mathieu : Sincèrement. On aime davantage une histoire quand on en connaît déjà le dénouement.
Romain : Tu te moques de nous. Alors le suspense ne sert à rien ?
Mathieu : Le suspense, c'est surtout de l'angoisse. Le vrai plaisir, il est dans la façon dont on te raconte les choses.
Inès : Attendez, vous allez trop vite, tous les deux.
Inès : Moi, je dirais que ça dépend de l'œuvre. Un polar dont on connaît le coupable ne vaut plus grand-chose.
Inès : Mais Roméo et Juliette ? Tout le monde sait qu'ils meurent, et on pleure quand même.
Élise : Ah, bien sûr. Inès et sa troisième voie, toujours aussi diplomate.
Inès : Je ne suis pas diplomate, je suis précise.
Romain : Moi, je suis un puriste de la surprise. Je l'avoue.
Mathieu : Tu me déçois, Romain.
Romain : Laisse-moi finir. Quand j'étais gamin, un cousin m'a spoilé un film dans la cour de récréation.
Romain : Mon père m'avait promis L'Empire contre-attaque pour le week-end. Et lui, très fier, m'annonce que le grand méchant est le père du héros.
Romain : Il est resté là, à sourire, et moi, sans voix. Je ne lui ai pas adressé la parole pendant une semaine.
Mathieu : Un traumatisme, vraiment.
Élise : Tu vois ! Il me comprend, lui.
Mathieu : Et le film, il t'a plu quand même ?
Romain : Eh bien… c'est ça, le pire.
Romain : Oui. Je regardais la scène en sachant, et j'avais des frissons quand même.
Élise : Tu t'arranges pour te donner tort, là.
Romain : Je raconte, c'est tout. Je n'en tire aucune conclusion.
Inès : Bien sûr que si.
Élise : Moi, pour avoir un vrai crime, je n'ai qu'à raconter lundi dernier.
Élise : Devant la machine à café, un collègue me lance : « Alors, tu as vu comment il la tue, à la fin ? » Comme ça, en touillant son sucre.
Élise : Il ne s'est même pas rendu compte. J'ai bu mon café, j'ai souri, et dans ma tête je préparais sa mort lente.
Romain : Ha ! Au moins, tu as fini la série ?
Élise : Par obstination, oui. Mais la moitié du plaisir était partie.
Mathieu : Donc le spoiler t'a gâché la fin !
Élise : Il a gâché la surprise, pas la fin. Nuance.
Mathieu : Je te l'accorde, et c'est exactement ce que je dis : la surprise n'est pas toute l'histoire.
Élise : Tu tournes autour du pot, Mathieu.
Mathieu : Pas du tout. Tiens, un fait. Il paraît qu'une étude américaine, il y a une dizaine d'années, a fait lire des nouvelles à des gens.
Mathieu : Avec ou sans la fin dévoilée à l'avance. Et ils disaient avoir préféré les versions avec la fin.
Élise : Non. Tu inventes.
Mathieu : Je dis ce que j'ai lu, avec des pincettes. Je ne garantis pas le détail.
Romain : Sérieux ? Même pour les histoires à chute ?
Mathieu : Il paraît. Les chercheurs avançaient que le cerveau suit mieux l'intrigue quand il n'est pas occupé à deviner.
Inès : La fluidité de traitement, je crois que ça s'appelle comme ça.
Élise : Une étude, c'est une étude. Sur combien de personnes ? Des étudiants, évidemment.
Mathieu : Probablement, oui. Je te le concède.
Romain : Mais ça me trotte dans la tête, ton histoire.
Inès : Moi, ça ne m'étonne qu'à moitié. Ma grand-mère lisait toujours la dernière page d'un roman en premier.
Élise : Quelle barbare !
Inès : Elle disait : « Je ne lis pas pour savoir, je lis pour voir comment on y arrive. »
Inès : Elle dévorait du Agatha Christie comme ça, en connaissant le coupable, et elle ne s'est jamais ennuyée.
Mathieu : Ta grand-mère est mon héroïne.
Inès : Attends, elle n'avait pas toujours raison. Ça ne marche que si l'auteur a du style.
Mathieu : Évidemment. C'est ce que je dis depuis le début.
Élise : Non, tu dis que tout se vaut. Ce n'est pas pareil.
Mathieu : Moi, j'ai vu Psychose trois fois. La troisième, je savais tout, et la scène de la douche était encore plus terrible.
Mathieu : Je regardais cette femme en sachant ce qui l'attendait. Hitchcock te tient en haleine même quand tu connais la fin.
Élise : Pour un chef-d'œuvre, je veux bien. Pour une série moyenne, non.
Inès : Voilà. L'œuvre qui tient sans la surprise, et celle qui n'a que ça.
Romain : Le Sixième Sens sans la chute, il reste quoi ?
Inès : Une très belle histoire de deuil, honnêtement.
Romain : Ça me dépasse un peu, cette idée. Mais je ne dis pas non.
Élise : Et les bandes-annonces, alors ?
Élise : On te montre les rebondissements, la scène du pont, parfois même le dénouement.
Mathieu : Les bandes-annonces sont des spoilers professionnels.
Romain : Et personne ne porte plainte.
Élise : Parce qu'on les choisit. Un spoiler, on ne le choisit pas. Là est toute la différence.
Inès : Ça, je te l'accorde sans réserve. C'est une question de consentement.
Mathieu : Consentement. Le mot est gros pour une série.
Élise : Pas pour moi.
Romain : Bon. Il faut un délai raisonnable, non ?
Inès : Une semaine pour une série, un mois pour un film. Et un roman centenaire, c'est prescrit.
Mathieu : Prescrit ! Comme un meurtre.
Élise : Tu mets la charrue avant les bœufs. D'abord on s'entend sur le principe.
Inès : Le principe, c'est que le spoiler est à double tranchant.
Inès : Pour l'un, c'est un cadeau, pour l'autre, c'est un vol.
Romain : Moi, je change un peu d'avis, je vous le dis.
Élise : Ah ! Voilà le traître.
Romain : Mon cousin m'a coupé l'herbe sous le pied, c'est vrai. Mais j'ai quand même adoré le film.
Romain : Donc la surprise n'est peut-être pas tout. Mais ce n'est pas à lui de décider à ma place.
Mathieu : Alors on est d'accord : le crime, c'est de décider pour les autres.
Élise : Ça, c'est assez bien dit, je le reconnais. Mais ne te réjouis pas trop.
Élise : À vrai dire, pour Psychose, je veux bien admettre que savoir ne change pas grand-chose.
Mathieu : Elle cède ! Écrivez la date.
Élise : Je cède sur Hitchcock. Pas sur la machine à café.
Inès : Cela dit, ton collègue méritait une petite punition, c'est vrai.
Élise : Merci. Enfin quelqu'un de sensé.
Mathieu : Alors, épisode six, Élise. Moi, je te dirais bien que la fin…
Élise : Mathieu !
Mathieu : Je plaisante ! Motus et bouche cousue.
Inès : Faisons un dernier tour de table. Un verdict, une phrase chacun.
Élise : Je pardonne au vieux chef-d'œuvre, jamais à la machine à café.
Mathieu : Raconte-moi la fin, et je te dirai merci.
Romain : Je veux la surprise, mais je ne claquerai plus la porte à mon cousin.
Inès : Une surprise ou un voyage : à chacun de dire ce qu'il vient chercher.
Élise : Bon, ce soir, épisode sept. Pas un mot, vous trois.
Mathieu : Même pas un petit clin d'œil ?
Élise : Surtout pas.