Bravo, vous avez respiré ! (C1)
Well done, you breathed! — Une montre qui félicite pour trois pas, une application qui vend le silence, une méditation guidée interrompue par une publicité : un humoriste, une médecin et un concepteur d’applications rient de l’économie de l’attention appliquée à la santé, et se demandent à quel moment la blague cesse d’en être une.
Bruno : Ce matin, ma montre m’a félicité parce que je m’étais levé. Je me suis levé pour aller aux toilettes, mais elle m’a dit bravo avec un petit feu d’artifice.
Soline : Et elle me suggère des exercices de respiration en pleine consultation. Elle a un sens du timing remarquable.
Soline : Le patient me regarde, la montre vibre, et on respire tous les deux en silence, comme à la messe.
Soline : Ha ha ! Moi, ma montre me dit de respirer, trois fois par jour. Je suis médecin, je respire depuis quarante ans, merci quand même.
Yanis : Et vous la gardez quand même, vos montres. Si elles étaient si ridicules, vous les auriez jetées depuis longtemps.
Bruno : Justement, c’est le tour de force. On sait que c’est ridicule, et on regarde quand même. C’est le chef-d’œuvre de ton métier.
Yanis : Je précise que je n’ai pas inventé le feu d’artifice. Enfin, pas celui-là.
Bruno : Pas celui-là, mais un autre, c’est ça ?
Yanis : Je prends ça pour un compliment, du coup. Ce que tu appelles ridicule, nous, on l’appelle un levier d’engagement.
Soline : Un levier d’engagement ! J’adore. Dans mon cabinet, j’appelle ça une angoisse de bureau.
Bruno : Et le feu d’artifice, c’est quoi ? Un levier aussi ?
Yanis : C’est un petit shot de dopamine, rien de plus. Le cerveau aime les récompenses, surtout quand elles sont rapides et gratuites.
Soline : Et surtout quand elles sont absurdes. Un compliment pour trois pas, c’est comme un diplôme pour avoir fait son lit.
Bruno : J’ai déjà reçu un badge pour avoir bu un verre d’eau. Un badge, tu te rends compte ? Je suis chevalier de l’hydratation.
Yanis : On t’a donné un badge, et toi, tu as bu un deuxième verre pour avoir le suivant. C’est exactement ce qu’on cherche.
Bruno : Dix mille personnes qui boivent de l’eau pour un badge, c’est de la sociologie, non ?
Bruno : Dans cent ans, des historiens étudieront notre civilisation : ils retrouveront nos montres et diront que nous adorions une petite lumière verte.
Bruno : Mais c’est affreux ! Tu avoues que vous nous manipulez comme des rats de laboratoire ?
Yanis : Attends, je n’ai jamais dit ça. Je dis que le design pousse dans une direction. Si la direction est bonne, boire de l’eau, marcher, dormir, ce n’est pas si grave.
Soline : La direction n’est pas toujours bonne, tu le sais. Mille cinq cents pas de plus par jour, d’accord. Mais combien de patients stressent parce que leur montre dit qu’ils ont mal dormi ?
Bruno : J’en connais un. Moi. Ma montre m’a annoncé un sommeil médiocre, et je suis resté éveillé toute la nuit à y penser.
Soline : On dort moins, ça ne manque pas de sel.
Soline : Ça porte un nom : l’orthosomnie, l’obsession de bien dormir. On dort moins parce qu’on veut un beau score.
Soline : Et je te promets que ce n’est pas une blague de médecin. Je vois des cas.
Soline : Des gens très sérieux qui me disent : docteur, mon score de sommeil est de soixante-douze, je dois changer de matelas.
Soline : Et je leur réponds : vous avez bonne mine, vous marchez bien, qu’est-ce que vous voulez de plus ?
Bruno : Un nom de maladie pour une application qui devait nous guérir. Voilà un sketch tout fait.
Yanis : Je te le concède, c’est le côté sombre. Mais ne mets pas toute l’industrie dans le même sac. Il y a des outils sérieux, validés par des médecins.
Soline : J’en utilise. Un tensiomètre connecté pour un patient âgé, c’est merveilleux. Mais c’est un outil dans un cadre, pas un maître dans la poche.
Yanis : Aïe, celle-là, elle pique.
Bruno : Un maître dans la poche, ça ferait un bon titre de spectacle.
Yanis : Et moi, je jouerais le maître ? Je veux bien, à condition d’être bien payé.
Bruno : Tu es déjà bien payé, je viens de voir tes baskets.
Soline : Ha ! Les baskets connectées, qui te disent comment tu cours, avec un petit commentaire sur ta foulée.
Bruno : Les miennes me disent que j’ai couru comme un canard. J’ai arrêté de leur parler.
Yanis : Écoute, je vais être honnête. Le vrai problème, ce n’est pas la montre, c’est le modèle économique. Si l’application est gratuite, c’est ton attention qu’elle vend.
Soline : Ton attention et tes données. Ton rythme cardiaque, tes horaires, tes pas, tout ça se revend à des gens qui t’enverront des publicités pour des vitamines.
Bruno : Je comprends mieux pourquoi, après avoir mal dormi, je reçois des publicités pour des matelas.
Yanis : Honnêtement, c’est moins subtil qu’on le croit. Il suffit de peu de choses pour savoir qu’une personne cherche un matelas.
Yanis : Quelques recherches, un achat, une nuit blanche, et le tour est joué. Pas besoin de sorcellerie, comme je disais.
Yanis : Ça, c’est du ciblage de base, pas besoin de sorcellerie. Mais oui, c’est exactement ça.
Soline : Et la méditation, alors ? Moi qui conseille parfois la méditation, j’ai vu une application où une voix douce te dit de te détendre, puis une publicité te coupe pour te proposer un abonnement.
Bruno : Dans la deuxième séance, c’est encore mieux : la voix dit calme, calme, et un petit son de caisse enregistreuse tinte au fond.
Bruno : C’est le meilleur gag du siècle. Respirez profondément, détendez vos épaules, et maintenant, une offre exceptionnelle sur des chaussures.
Yanis : Franchement, j’ai honte pour ma profession. Mais ce n’est pas le cas de toutes les applications, loin de là.
Soline : Alors donne-nous un exemple d’application honnête.
Yanis : Une application qui ne t’envoie aucune notification, qui s’ouvre quand tu l’ouvres, et que tu peux supprimer sans qu’elle te supplie de rester.
Bruno : Tu viens de décrire un livre.
Yanis : Ha ! Un livre avec des mises à jour. Tu le lirais, toi ?
Soline : Moi, ce qui m’agace, c’est qu’on nous vend l’attention comme un muscle. Il faudrait s’entraîner à se concentrer, avec des applications payantes, des défis, des classements.
Bruno : Un classement de la concentration ! Tu imagines la compétition ? Dix minutes sans regarder son téléphone, je suis champion du monde.
Yanis : Plus sérieusement, il y a vraiment des études qui montrent que le simple fait d’avoir son téléphone sur la table réduit la concentration, même éteint.
Soline : Et je le vois en consultation : les patients ne le lâchent pas des yeux, même quand je leur annonce une mauvaise nouvelle.
Bruno : Je ne suis pas sûr que ce soit une mauvaise nouvelle qui leur fasse regarder le téléphone. Ils attendent peut-être un bon plan.
Soline : Ha ! Peut-être. Mais je te garantis qu’un patient qui regarde sa montre pendant que je parle de son cœur, ça me met hors de moi.
Bruno : Tu pourrais lui offrir un sablier, pour l’apaiser.
Soline : Pourquoi pas ! Le sablier, au moins, ne vend rien.
Yanis : Ça me fait penser à une vraie question. Est-ce qu’on a perdu quelque chose en confiant notre corps à des mesures ? Je pose la question sérieusement.
Soline : Oui. On a perdu l’habitude de se demander : comment je me sens ? À la place, on regarde un chiffre. Le corps parle, mais on écoute le tableau de bord.
Bruno : Moi, c’est pire. Quand je me sens bien, mais que ma montre dit que je suis fatigué, je me mets à être fatigué.
Yanis : C’est l’effet placebo à l’envers, l’effet nocebo. Il est documenté.
Soline : Et il s’applique aussi à l’inverse : un patient qui voit un bon score se sent mieux, même si rien n’a changé. La confiance dans un chiffre soigne un peu.
Bruno : Donc on pourrait vendre des bons scores à ceux qui ne vont pas bien. Ce serait cynique, et très rentable.
Yanis : Ne me tentez pas. Ça existe déjà, d’ailleurs, sous d’autres noms.
Soline : Voilà pourquoi je me méfie. La santé n’est pas un jeu avec des points, et pourtant, on la transforme en jeu.
Yanis : La ludification, comme on dit. Ça marche pour apprendre une langue, pourquoi pas pour marcher ?
Bruno : Parce que marcher, ce n’est pas un jeu, c’est la vie.
Soline : Bien dit, vraiment.
Bruno : Merci, je le ressortirai en spectacle.
Bruno : Ce sera le premier sketch que je ne facturerai pas.
Yanis : D’accord, mais tu admets que sans le jeu, beaucoup de gens ne marcheraient pas du tout. Il y a des personnes sédentaires qui ont commencé à bouger grâce à un petit défi sur leur téléphone.
Soline : Je l’admets sans peine. J’ai un patient qui a perdu douze kilos grâce à un podomètre. Je ne vais pas lui dire que c’est un piège.
Bruno : Un podomètre, ça a une histoire, non ? J’ai lu que les dix mille pas sont un chiffre inventé pour une campagne de publicité.
Yanis : Un podomètre japonais des années soixante, oui, dont le nom évoquait ce chiffre rond. Ce n’est pas une loi de la nature, c’est un slogan qui a bien marché.
Soline : Et les études sérieuses montrent qu’on tire déjà de grands bénéfices bien avant dix mille. Autour de sept mille, la plupart des gains sont là.
Bruno : Alors tout ce temps, je culpabilisais pour rien ! Je réclame des dommages et intérêts.
Yanis : Adresse ta plainte au service client, il te répondra par un robot.
Soline : Et le robot te félicitera d’avoir écrit.
Bruno : Bravo, vous avez écrit une plainte ! Vous avez débloqué le badge râleur.
Yanis : Tu viens de dire le sketch du siècle, et je ne te demande pas de droits.
Bruno : Ben, tu devrais. Je le vends à des applications pour le prochain défi.
Soline : Soyons sérieux deux minutes. Qu’est-ce qu’on conseille, en fait, aux gens qui nous écoutent ?
Yanis : Je dirais : coupez les notifications, gardez l’outil qui vous aide vraiment, et jetez celui qui vous parle comme un entraîneur de télé-réalité.
Bruno : Et je rajoute : lisez votre corps avant votre montre.
Soline : Et je rajoute : si vous avez un doute, venez voir un médecin, pas un graphique.
Yanis : Ça fait trois bons conseils, et je ne les ai pas rédigés pour un levier d’engagement.
Bruno : Et toi qui nous écoutes : quelle notification de santé t’a déjà fait rire, ou franchement agacé, et qu’as-tu fait de ta montre depuis ?