Marcher léger, voyager lourd (C1)

Walking lightly, travelling heavy — Des sentiers de grande randonnée surchargés, des refuges complets six mois à l’avance, un vol court pour aller marcher au bout du monde : une guide de montagne et un voyageur qui culpabilise se demandent ce que veut dire voyager durablement quand le chemin le plus naturel est aussi devenu le plus fréquenté.

Pascal : L’été dernier, j’ai fait un grand sentier en montagne, et à neuf heures du matin, il y avait une file de randonneurs comme à l’entrée d’un musée. J’ai failli faire demi-tour.

Léonie : Bienvenue au surtourisme des sentiers. Sur certains tronçons très célèbres, on compte plusieurs milliers de personnes par jour en plein été.

Pascal : Et le pire, c’est que j’en faisais partie. Je me suis plaint de la foule alors que j’étais la foule.

Léonie : Tout le monde fait ça. On aime la nature pour sa solitude, et on la visite en masse.

Léonie : Regarde les photos : tout le monde veut la même, au même endroit, à la même heure de lumière.

Léonie : Du coup, le sentier devient une scène, et les randonneurs, des figurants qui se gênent les uns les autres.

Pascal : Ha, c’est exactement ça, j’avais l’impression de poser pour une photo de groupe.

Pascal : Et sans même le vouloir, en plus. Ben oui, on se fait photographier par les autres.

Pascal : Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On interdit les sentiers ? On met des barrières ?

Léonie : Attends, tu vas trop vite. Interdire, c’est la dernière solution, pas la première. Il existe des moyens plus doux.

Pascal : Comme quoi ?

Léonie : Un système de réservation pour certains sites, des quotas par jour, des horaires étalés. Dans certains parcs, il faut réserver sa place pour monter, comme pour un concert.

Pascal : Ça me hérisse un peu. La montagne, c’est la liberté, non ? Je n’aime pas l’idée de réserver un sentier.

Léonie : La liberté sans limite, c’est de l’usure. Je vois les marches s’effondrer, les sentiers s’élargir parce que tout le monde coupe les virages.

Léonie : Un virage coupé, c’est un petit raccourci pour chacun, et une cicatrice pour la pente. Au bout de dix ans, la pente se fend, et la pluie fait le reste.

Pascal : Je ne l’avais jamais vu comme ça. Et ce sont des gestes minuscules, qu’on ne remarque même pas.

Léonie : Justement, c’est ce qui fait la difficulté. Personne n’est coupable, tout le monde est responsable.

Pascal : Mais dis-moi, ce n’est pas un peu hypocrite ? Toi, tu vis de la montagne, tu emmènes des groupes, tu es dans le circuit.

Pascal : Je ne dis pas ça pour t’attaquer, hein.

Léonie : Franchement, la remarque est juste. J’y pense tous les soirs. Je me dis que je suis à la fois le problème et une partie de la solution.

Léonie : Mais mon travail, c’est justement d’apprendre aux gens à marcher mieux : rester sur le sentier, ne pas laisser de déchets, ne pas cueillir, ne pas réveiller les marmottes.

Pascal : Les marmottes, vraiment ?

Léonie : Oui, un cri de trop, un chien en liberté, et elles ne reviennent plus. Je suis très sérieuse.

Pascal : Ha ! Je note. Mais c’est aussi l’accès qui pose problème : pour venir marcher, on prend la voiture, ou pire, l’avion.

Léonie : Là, tu mets le doigt sur le vrai point. Une randonnée d’une journée peut avoir moins d’impact qu’un trajet en avion de deux heures.

Pascal : Moi, j’ai pris l’avion pour aller marcher dans les Alpes. Je me dis chaque fois que c’est la dernière fois.

Léonie : Et ce n’est jamais la dernière.

Pascal : Jamais. Je te l’accorde. Alors, comment fait-on pour voyager sans abîmer ce qu’on vient admirer ?

Léonie : Il y a plusieurs leviers. Venir en train quand c’est possible, rester plus longtemps au même endroit, partir hors saison, et privilégier les villages plutôt que les grandes stations.

Pascal : Rester plus longtemps, c’est un bon principe. Mais les vacances sont courtes, et on veut tout voir.

Léonie : Tout voir, c’est l’erreur classique. On remplit un programme et on ne regarde plus rien. Une semaine dans une vallée, tu la connaîtras mieux que dix villes en dix jours.

Pascal : Et tu connais des endroits que les autres ne connaissent pas, j’imagine.

Léonie : Bien sûr, mais je ne te les dirai pas. Ce n’est pas du secret, c’est de la protection. Dès qu’un lieu est cité sur un réseau, il est envahi en six mois.

Pascal : Je comprends, même si c’est frustrant. Pourtant, c’est aussi un peu élitiste de garder un lieu pour soi, non ?

Léonie : Pas du tout, au contraire. La vraie élite, c’est celle qui peut se payer un refuge de luxe, pas celle qui garde un sentier tranquille.

Léonie : Et puis il y a aussi des sentiers moins connus, magnifiques, juste à côté des grands, qui n’attendent que de la visite. Pour ceux-là, je peux en parler à voix haute.

Pascal : Donne-moi un exemple, je prends des notes.

Léonie : Pour chaque grand sentier célèbre, il y a un chemin de crête parallèle, plus tranquille, plus sauvage. Il suffit de regarder une carte et de demander à un habitant.

Pascal : Demander à un habitant, ça marche vraiment ?

Léonie : C’est ma meilleure méthode. Les gens du pays connaissent des chemins que personne ne met sur une application.

Pascal : Les gens du pays, ils ne te dérangent pas, avec tes questions de touriste ?

Léonie : Au contraire, ils adorent qu’on s’intéresse à leur vallée. Pourquoi, tu n’oses pas demander ?

Pascal : Je dois dire que le côté application m’a longtemps séduit. Je suivais une trace sur mon téléphone sans lever la tête.

Léonie : Et tu ne regardais plus le paysage. C’est le revers de la médaille : on suit la ligne bleue, et on ne choisit plus son chemin.

Pascal : Ça m’est arrivé dans un brouillard : l’application m’a envoyé sur un sentier fermé, ce qui était très mauvais pour mes nerfs.

Léonie : Tu vois ! Une carte papier, une boussole, un peu de bon sens, ça ne tombe jamais en panne de batterie.

Pascal : Je me sens grondé, là.

Léonie : Ce n’est pas un reproche, c’est un constat. Moi aussi, j’ai déjà fini dans un pierrier, à cause d’un point bleu qui clignotait.

Pascal : Ha ! Au moins, tu es honnête. Revenons au sujet : et l’économie, dans tout ça ? Les villages vivent des randonneurs, non ?

Léonie : Oui, et c’est un vrai dilemme. Un refuge, un gîte, une boulangerie dépendent des marcheurs. Si on les fait fuir, c’est la vallée qui s’éteint.

Léonie : Certaines communes font payer une petite taxe de séjour, et elle finance l’entretien des sentiers.

Léonie : Bof, personne n’aime payer, mais quand on voit les marches refaites, on comprend où va l’argent.

Pascal : Donc plus de monde, c’est de l’argent, mais aussi de l’usure. Et moins de monde, c’est de la tranquillité, mais aussi des villages qui ferment.

Léonie : Tu as tout compris. Le tourisme durable, c’est surtout un équilibre entre ces deux risques, à ajuster tous les ans.

Pascal : Et à chacun de faire sa part. Moi, je peux d’abord choisir le train quand ça existe, même si c’est plus long.

Léonie : Même s’il faut pour cela renoncer à une escapade de dernière minute. Moi, j’y vais à vélo quand je peux, et je dors dans un village plutôt que sur le parking.

Léonie : Et puis les hôtes locaux t’accueillent mieux quand tu restes trois nuits plutôt qu’une seule.

Léonie : Ils te donnent les bons plans, les chemins du moment, et parfois même un repas en plus.

Pascal : Je t’admire, mais je ne sais pas si j’en suis capable.

Léonie : Personne ne te demande d’être parfait. On te demande de réduire ce qu’on peut, sans se culpabiliser pour le reste.

Pascal : C’est un discours reposant, pour une fois. D’habitude, on me dit que j’abîme la planète par ma seule existence.

Léonie : Ça ne sert à rien de culpabiliser les gens, ils se renferment. Montre-leur ce qu’ils gagnent à faire autrement, et ils changent d’eux-mêmes.

Pascal : Qu’est-ce qu’on y gagne, concrètement, à marcher autrement ?

Léonie : Le silence, déjà. Un chemin presque vide, ça n’a pas de prix. Et puis la rencontre : on parle à des gens, on mange chez l’habitant, on repart avec une histoire.

Pascal : J’ai goûté un fromage de montagne chez une bergère, l’an dernier. Elle m’a expliqué toute la vie des vaches, et je n’ai pas dit un mot pendant une heure.

Léonie : Voilà ce que je veux dire. Cette heure-là, aucun programme ne l’a prévue, et pourtant, c’est ce dont tu te souviens.

Pascal : C’est vrai. Je me rappelle son nom, et pas celui du sommet que j’avais gravi le même jour.

Léonie : Tu vois, le meilleur du voyage est rarement dans le guide.

Pascal : Je n’ai plus envie de cocher des sommets comme des cases.

Pascal : Je préfère revenir dix fois au même endroit et le voir changer avec les saisons.

Léonie : Là, tu parles comme un vrai habitant, tu ne trouves pas ?

Pascal : Si, un peu, et ça me plaît.

Léonie : Et tu sais ce qui te manquerait le plus, loin de la montagne ?

Pascal : Le silence, sans hésiter.

Pascal : Je finis par penser que le tourisme durable, c’est un tourisme qui laisse de la place à l’imprévu.

Léonie : Et à la lenteur. Aller doucement, c’est la seule manière de ne pas abîmer ce qu’on traverse.

Pascal : Marcher léger, voyager léger, alors. Je mets ça dans mon carnet.

Léonie : Voyager léger, oui, mais avec de bonnes chaussures. Là-dessus, je ne transige pas.

Pascal : Ha ! Les bonnes chaussures, ça ne se discute pas. Et pour la saison prochaine, tu me proposes quoi ?

Léonie : Septembre, une vallée moins connue, quatre jours, aucun vol. Je t’enverrai l’itinéraire sur papier, par la poste.

Pascal : Par la poste ? Tu es vraiment sérieuse.

Léonie : C’est le seul moyen de te garantir que tu le liras sans notification.

Pascal : Et je te promets de ne pas allumer mon téléphone avant le sommet.

Léonie : Tu n’en seras pas capable, mais j’apprécie l’intention.

Pascal : Marché conclu. Et toi qui nous écoutes : quel est le dernier sentier où tu t’es senti presque seul, et qu’est-ce que tu as fait pour qu’il le reste ?