Synesthésie : quand les sens se croisent (C1)
Synaesthesia: when the senses cross — Voir les sons en couleur, goûter les mots, ressentir ce qu’un autre touche : la synesthésie brouille les frontières entre les sens. Deux voix explorent ce phénomène neurologique, ses formes les plus rares, ses artistes célèbres et ce que la science en comprend aujourd’hui.
Hélène : Synesthésie : quand les sens se croisent.
Xavier : Bonjour et bienvenue dans cet épisode. Aujourd’hui, on entre dans un territoire vraiment singulier : celui des gens qui voient les sons, qui goûtent les mots, ou qui ressentent les couleurs des chiffres.
Hélène : La synesthésie. Un mot qui vient du grec : syn, ensemble, et aisthesis, sensation. Littéralement, une perception conjointe. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est ni une maladie ni une hallucination.
Xavier : Quand j’en ai entendu parler pour la première fois, j’ai eu du mal à y croire. Voir une couleur en entendant un violon ? On dirait de la poésie, pas de la neurologie.
Hélène : C’est justement ce qui rend le sujet passionnant : pendant longtemps, la science a eu beau chercher, elle n’arrivait pas à distinguer la métaphore du vécu réel. Il a fallu attendre les années quatre-vingt pour que ça change.
Xavier : On va essayer de démêler tout ça : ce qu’on sait, ce qu’on suppose, et ce qui reste un mystère. Et surtout, ne pas passer sous silence les zones d’ombre.
Hélène : Commençons par le commencement : qu’est-ce que la synesthésie, au juste ?
Xavier : Alors, dans les grandes lignes, c’est quoi ? Moi, quand je vois un A, je vois un A. Noir sur blanc. C’est tout.
Hélène : Pour un synesthète, ce A pourrait être rouge, systématiquement, automatiquement, sans effort. Pas comme une image qu’on invente : comme une perception qui s’impose, aussi réelle que la couleur du mur devant toi.
Xavier : Mais comment sait-on que ce n’est pas de l’imagination ? Parce que, à juste titre, on pourrait se demander si la personne ne se raconte pas une histoire.
Hélène : C’est exactement la question que la communauté scientifique s’est posée pendant plus d’un siècle. Et force est de constater que la réponse est venue de tests très simples, mais redoutablement efficaces.
Hélène : On demande à la personne de donner la couleur de chaque lettre, puis on refait le test des mois, voire des années plus tard, sans prévenir.
Hélène : Un synesthète reproduit ses associations avec une constance de plus de quatre-vingt-dix pour cent. Quelqu’un qui invente tombe en dessous de cinquante.
Xavier : Quatre-vingt-dix pour cent après des années ? C’est quand même remarquable. Moi, je ne me souviendrais même pas de la couleur que j’ai choisie hier.
Hélène : Et c’est bien ce qui a convaincu les sceptiques. Ce test de constance est devenu la référence, le standard, depuis les travaux de Simon Baron-Cohen à la fin des années quatre-vingt.
Xavier : Mais la synesthésie, c’est courant ou c’est rare ? J’ai lu des chiffres qui varient énormément.
Hélène : Les estimations oscillent entre un et quatre pour cent de la population, selon les études et les critères. Disons qu’environ quatre pour cent est le chiffre le plus souvent cité dans les travaux récents, mais il faut rester prudent.
Xavier : Si on prend quatre pour cent, ça veut dire que dans une salle de classe de trente élèves, il y en aurait probablement un. C’est loin d’être anecdotique.
Hélène : Et beaucoup ne le savent même pas. Quand tu as toujours vu le lundi en bleu, tu penses que tout le monde voit le lundi en bleu. C’est à l’insu de la personne elle-même, en quelque sorte.
Xavier : Ça me rappelle ces discussions où quelqu’un dit : « Le cinq, évidemment, il est vert. » Et tout le monde le regarde avec des yeux ronds.
Hélène : Tu as raison. Et c’est souvent comme ça que les synesthètes découvrent leur particularité : au fil du temps, au détour d’une conversation banale, un décalage apparaît.
Xavier : Et on sait d’où ça vient ? C’est génétique, acquis ?
Hélène : Il semble qu’il y ait une composante génétique, oui. Ça tend à se retrouver dans les familles. Mais le gène précis, si tant est qu’il y en ait un seul, n’a pas été identifié de manière définitive.
Xavier : Donc on sait que c’est réel, on sait que c’est relativement courant, et on commence à en comprendre l’origine. Mais combien de formes existe-t-il ?
Hélène : On en recense au moins une soixantaine. Oui, une soixantaine. Mais certaines sont bien plus fréquentes que d’autres. Et c’est justement ce qu’on va voir maintenant.
Xavier : Commençons par la plus connue. Les lettres en couleur, c’est ça ?
Hélène : La synesthésie graphème-couleur, oui. C’est la forme la plus étudiée. Chaque lettre, chaque chiffre, provoque automatiquement une couleur. Le A est rouge, le B est bleu, le sept est jaune — et ces associations sont stables toute la vie.
Xavier : Ce qui me fascine, c’est que deux synesthètes n’ont pas les mêmes couleurs. Pour l’un, le A est rouge ; pour l’autre, il est vert. Il n’y a pas de code universel.
Hélène : Non, chacun a sa propre palette, si j’ose dire. Bien que certaines tendances statistiques aient été observées — le A tend à être rouge plus souvent qu’autre chose, par exemple —, il n’y a rien de systématique.
Xavier : Et la personne voit vraiment la couleur devant elle, sur la page ?
Hélène : Ça dépend. Certains voient la couleur projetée sur la lettre, comme un filtre transparent — on parle de synesthètes « projecteurs ».
Hélène : D’autres la voient dans leur esprit, comme un écran intérieur — ce sont les « associateurs ». La majorité sont des associateurs.
Xavier : Et quand ils lisent un texte, c’est un feu d’artifice ?
Hélène : Pas nécessairement. Beaucoup s’y sont tellement habitués que ça ne les distrait pas du tout. C’est leur mode de fonctionnement normal. Ils ont beau essayer de l’éteindre, ça ne s’éteint pas. C’est automatique et involontaire.
Xavier : Passons à une autre forme que je trouve encore plus spectaculaire : la chromesthésie, le son qui devient couleur.
Hélène : La chromesthésie, c’est quand un son — une note de musique, un accord, parfois un bruit — déclenche une perception visuelle. Des couleurs, des formes, des textures, qui apparaissent dans le champ de vision ou dans l’esprit.
Xavier : Et là, on entre dans le domaine des artistes. Kandinsky, par exemple, qui peignait ce qu’il entendait. Enfin, on le suppose — on ne peut pas vérifier rétrospectivement.
Hélène : C’est vrai, il faut rester prudent avec les figures historiques.
Hélène : Kandinsky a décrit des associations entre sons et couleurs, et son œuvre abstraite est cohérente avec une perception synesthésique, mais on ne peut pas poser un diagnostic rétroactif avec certitude.
Xavier : Et Scriabine ? Le compositeur russe qui a carrément écrit une partie pour un orgue à couleurs dans l’un de ses poèmes symphoniques.
Hélène : Prométhée, le Poème du Feu, en mille neuf cent dix. Il y a une ligne dans la partition pour un clavier de lumières, la tastiera per luce.
Hélène : Mais en l’occurrence, les musicologues débattent : ses associations ne correspondaient pas toujours à celles des synesthètes classiques.
Xavier : Et parmi les contemporains ? Il y a des musiciens qui en parlent ouvertement.
Hélène : Pharrell Williams, par exemple, a déclaré à plusieurs reprises qu’il voit les sons en couleur. Billie Eilish aussi. Et il n’y a pas que des musiciens : il y a des peintres, des écrivains, des scientifiques. La synesthésie ne se limite pas à la musique.
Xavier : Ce qui me frappe, c’est que ces artistes n’ont pas choisi cette perception. Ils composent avec, au sens propre et au sens figuré. On ne peut pas remettre en question la sincérité de leur témoignage aussi facilement.
Hélène : Non, et c’est là toute la difficulté. Quand un artiste parle de « voir la musique », on a tendance à prendre ça pour une métaphore.
Hélène : Mais pour un chromesthète, c’est du vécu brut. Il a beau vouloir ne pas voir de couleurs, elles surgissent quand même.
Xavier : Et est-ce que la synesthésie graphème-couleur et la chromesthésie peuvent coexister chez la même personne ?
Hélène : Oui, et c’est même assez fréquent. Quand on a une forme de synesthésie, on a plus de chances d’en avoir une deuxième, voire une troisième. Comme si les frontières entre les sens étaient globalement plus perméables.
Hélène : On arrive aux formes les plus rares, et peut-être les plus déroutantes. La synesthésie lexicale-gustative : des mots qui déclenchent des goûts.
Xavier : Des mots qui ont un goût ? Chaque mot ?
Hélène : Pas tous, mais certains mots, certains sons, évoquent un goût précis. Le prénom « Philippe » pourrait avoir le goût d’orange amère. Le mot « escalier » pourrait rappeler le chocolat. Et ce goût est toujours le même, fidèlement.
Xavier : Il va sans dire que ça doit interférer avec la vie quotidienne. Imagine : tu parles à quelqu’un dont le prénom a un goût désagréable.
Hélène : Wannerton, un synesthète britannique très étudié, a raconté que certains prénoms lui donnaient des goûts si forts qu’il avait du mal à se concentrer sur la conversation.
Hélène : C’est un cas extrême, mais il met en lumière à quel point la synesthésie n’est pas toujours un cadeau.
Xavier : Parce qu’on a tendance à romancer le phénomène, non ? À le présenter comme un superpouvoir.
Hélène : Oui, et c’est dommage. Certains synesthètes en souffrent, d’autres adorent ça, d’autres encore sont parfaitement indifférents.
Hélène : Il n’y a pas de règle. Ce qu’on ne devrait pas passer sous silence, c’est que l’expérience est très variable d’une personne à l’autre.
Xavier : Parlons maintenant d’une forme qui me met un peu mal à l’aise : la synesthésie miroir-tactile.
Hélène : Celle-ci est fascinante. Tu vois quelqu’un se faire toucher la joue, et tu ressens toi-même un contact sur ta joue. Pas une vague impression : une sensation physique réelle.
Xavier : Mais tout le monde ressent un peu d’empathie quand on voit quelqu’un souffrir. C’est la même chose, non ?
Hélène : Non, et c’est important de ne pas confondre. L’empathie, c’est émotionnel : tu compatis.
Hélène : La synesthésie miroir-tactile, c’est sensoriel : tu sens physiquement le toucher. C’est au-delà de l’empathie, et bon gré mal gré, ça s’impose à la personne.
Xavier : Et c’est prouvé scientifiquement ?
Hélène : Des études d’imagerie cérébrale, notamment celles de Michael Banissy, ont montré que les mêmes zones du cerveau s’activent chez le synesthète miroir-tactile que chez la personne réellement touchée. Ce n’est pas de l’imagination.
Xavier : Imagine ce que ça donne dans un métier de soins, comme médecin ou infirmier. Tu touches un patient, et tu sens toi-même la piqûre.
Hélène : Certains en témoignent, oui. Mais d’autres disent que ça les rend meilleurs dans leur métier, parce qu’ils comprennent littéralement la douleur du patient. La réalité est nuancée, comme toujours.
Xavier : En fin de compte, ces formes rares nous montrent que la synesthésie n’est pas un seul phénomène, mais une famille entière de variations perceptives. On aurait tort de tout mettre dans le même panier.
Hélène : Et c’est bien ce qui la rend si difficile à étudier. Chaque forme a ses propres mécanismes, ses propres substrats neurologiques, et potentiellement ses propres causes.
Xavier : On a mentionné Kandinsky et quelques musiciens. Mais il y a un écrivain qui me fascine dans ce contexte : Nabokov.
Hélène : Vladimir Nabokov a décrit sa synesthésie dans ses mémoires, Speak, Memory. Pour lui, chaque lettre avait une couleur et une texture. Il parlait de l’alphabet comme d’un arc-en-ciel.
Xavier : Ce qui est remarquable, c’est que sa mère avait la même chose, et son fils aussi. Trois générations. Ça prête main-forte à l’hypothèse génétique, non ?
Hélène : Oui, c’est un argument souvent cité. Mais il faut être prudent : un cas familial, même célèbre, ne prouve pas à lui seul un mécanisme génétique.
Hélène : D’ores et déjà, des études sur des jumeaux suggèrent une héritabilité, mais le tableau est complexe.
Xavier : Et Rimbaud ? Son poème « Voyelles » : A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu. C’est de la synesthésie ?
Hélène : Le poème date de mille huit cent soixante et onze, et le débat dure depuis. Certains spécialistes pensent que oui, que Rimbaud était synesthète. D’autres estiment qu’il s’agit d’un procédé poétique délibéré, une création littéraire et non un vécu perceptif.
Xavier : On ne peut pas trancher, quoique le poème soit troublant de précision.
Hélène : Non, on ne peut pas. Et c’est un piège fréquent : on veut que les grands artistes soient synesthètes, parce que ça donne un récit séduisant. Mais la rigueur demande de résister à cette tentation.
Xavier : Le cas de Pharrell Williams est différent, parce qu’il en parle lui-même et qu’il a pu être observé.
Hélène : Oui. Il a expliqué dans plusieurs entretiens que chaque chanson a sa propre couleur, et que s’il ne « voit » pas la bonne couleur, il sait que le morceau n’est pas terminé. La synesthésie est pour lui un outil de composition.
Xavier : Ça remet en question l’idée reçue selon laquelle la créativité serait uniquement un acte de volonté. Ici, c’est la perception qui guide.
Hélène : Et envers et contre tout, certains de ces artistes ont produit des œuvres majeures alors même qu’on ne comprenait pas leur condition.
Hélène : Kandinsky n’avait pas de nom pour ce qu’il vivait ; ça ne l’a pas empêché de révolutionner la peinture abstraite.
Xavier : Il y a aussi le risque de tomber dans l’oubli pour les synesthètes qui ne sont ni artistes ni célébrités. La grande majorité vit sa synesthésie en silence, sans que personne ne s’y intéresse.
Hélène : C’est un point crucial, et tu as raison de le souligner. La synesthésie n’est pas réservée aux génies. Elle est ordinaire, dans le sens le plus noble du terme.
Hélène : Venons-en aux neurosciences. Qu’est-ce qui se passe dans le cerveau d’un synesthète ?
Xavier : C’est la question que tout le monde se pose. Et j’imagine que la réponse n’est pas simple.
Hélène : Elle ne l’est pas. Mais on dispose de deux grandes hypothèses, qui ne s’excluent pas mutuellement.
Hélène : La première, proposée par Vilayanur Ramachandran et Edward Hubbard au début des années deux mille, s’appelle l’activation croisée.
Hélène : L’idée est qu’il existe des connexions neuronales supplémentaires entre des régions cérébrales adjacentes qui, chez la plupart des gens, fonctionnent de manière séparée.
Xavier : Donc, par exemple, la zone qui traite les lettres serait physiquement connectée à celle qui traite les couleurs ?
Hélène : C’est l’hypothèse. Et ces deux zones, dans le cas de la synesthésie graphème-couleur, sont effectivement voisines dans le cortex. Ce qui rend la connexion anatomiquement plausible.
Xavier : Mais si c’est juste des connexions en plus, est-ce que tout le monde ne naît pas avec ? J’ai lu que les bébés auraient un cerveau beaucoup plus interconnecté, et que les connexions inutiles seraient élaguées au fil du temps.
Hélène : C’est une idée séduisante, et elle est discutée. L’hypothèse de l’élagage néonatal suggère que les synesthètes conserveraient des connexions que les autres perdent dans les premiers mois de vie.
Hélène : Mais elle reste controversée : d’autres chercheurs la jugent trop simpliste.
Xavier : Et la deuxième hypothèse ?
Hélène : La rétro-inhibition désinhibée, proposée par Grossenbacher et Lovelace.
Hélène : L’idée, ici, c’est que les voies de retour entre les régions sensorielles existent chez tout le monde, mais qu’elles sont normalement inhibées. Chez le synesthète, cette inhibition serait réduite.
Xavier : Autrement dit, l’information circule dans les deux sens, mais chez la plupart des gens, le signal de retour est bloqué. Et chez le synesthète, il passe.
Hélène : C’est l’idée.
Hélène : Et ce qui est intéressant, c’est que cette hypothèse explique mieux certaines formes de synesthésie qui impliquent des régions éloignées du cerveau, là où l’activation croisée par voisinage a du mal à rendre compte du phénomène.
Xavier : Donc les deux hypothèses ne s’excluent pas. On pourrait avoir les deux mécanismes selon les formes de synesthésie.
Hélène : C’est exact. Et c’est la position de pas mal de chercheurs aujourd’hui : la synesthésie n’a probablement pas une cause unique, mais un éventail de mécanismes. Il serait prématuré de faire table rase de l’une ou l’autre piste.
Xavier : Et Richard Cytowic dans tout ça ? C’est le neurologue américain qui a relancé le sujet dans les années quatre-vingt, non ?
Hélène : Oui. Cytowic a eu le mérite de prendre au sérieux les témoignages de synesthètes à une époque où la plupart de ses collègues les balayaient d’un revers de main.
Hélène : Il a publié des études de cas rigoureuses et il a contribué à rétablir la synesthésie comme objet d’étude légitime.
Xavier : C’est quand même étonnant qu’il ait fallu attendre les années quatre-vingt. Le phénomène était connu bien avant, non ?
Hélène : Il était décrit depuis le dix-neuvième siècle, mais il avait sombré dans une sorte d’oubli scientifique.
Hélène : Le béhaviorisme dominant au vingtième siècle se méfiait de tout ce qui relevait de l’expérience subjective. La synesthésie avait bel et bien failli tomber dans l’oubli.
Xavier : Revenons aux tests. Tu as parlé du test de constance. Est-ce que c’est le seul outil dont disposent les chercheurs ?
Hélène : C’est le plus classique, mais pas le seul. Il y a aussi des tests de type Stroop modifié. On présente une lettre, par exemple un A, imprimée en vert, à un synesthète pour qui le A est rouge. Et on mesure son temps de réaction.
Xavier : Et il met plus de temps à répondre, parce que les deux couleurs entrent en conflit ?
Hélène : Tout à fait. Le ralentissement est mesurable et reproductible. C’est un argument de poids en faveur de la réalité de la perception synesthésique : si c’était de l’imagination, il n’y aurait pas de conflit automatique.
Xavier : Et l’imagerie cérébrale ? On peut voir quelque chose dans le cerveau ?
Hélène : Oui. Des études en IRM fonctionnelle suggèrent que chez un synesthète graphème-couleur, la zone V quatre, qui traite les couleurs, s’active quand on lui montre des lettres en noir et blanc. Chez un non-synesthète, cette zone reste silencieuse.
Xavier : C’est quand même la preuve la plus forte, non ? On ne peut pas simuler l’activation d’une zone cérébrale par la volonté.
Hélène : C’est un argument très solide, oui. Mais il faut s’en tenir à ce que les données montrent réellement : l’activation est là, ce qui soutient le vécu rapporté. Dire que ça prouve le mécanisme exact serait aller trop loin.
Xavier : J’apprécie cette prudence. Et les tests, est-ce qu’ils sont accessibles au grand public ? Quelqu’un qui se demande s’il est synesthète, il peut faire quoi ?
Hélène : Il existe des questionnaires en ligne, mais leur fiabilité n’est pas à la hauteur de ce qu’ils promettent.
Hélène : Le vrai test de constance se fait en laboratoire, avec un intervalle de plusieurs semaines ou mois entre les deux passations. C’est le seul qui ait une valeur diagnostique solide.
Xavier : Et si quelqu’un échoue au test de constance, ça veut dire qu’il n’est pas synesthète ?
Hélène : Pas nécessairement. Il y a des synesthètes dont les associations sont moins stables, ou dont la synesthésie porte sur des dimensions difficiles à tester, comme les textures ou les émotions.
Hélène : Le test a ses limites, et en filigrane, se pose la question de ce qu’on mesure vraiment.
Hélène : On a vu que plusieurs artistes célèbres étaient probablement synesthètes. Mais est-ce que la synesthésie rend vraiment plus créatif ?
Xavier : C’est le cliché, en tout cas. Le synesthète serait un artiste né, avec un accès privilégié à un monde de perceptions que les autres n’ont pas.
Hélène : Et comme souvent avec les clichés, la réalité est plus nuancée.
Hélène : Des études ont montré que les synesthètes obtiennent en moyenne de meilleurs scores à certains tests de créativité, notamment ceux qui mesurent la pensée divergente. Mais corrélation n’est pas causalité.
Xavier : Autrement dit, on ne sait pas si c’est la synesthésie qui rend créatif, ou si les gens créatifs ont simplement plus de chances d’être synesthètes, ou si un troisième facteur explique les deux.
Hélène : Voilà. Et de surcroît, beaucoup de synesthètes n’ont aucune fibre artistique. Ils sont comptables, ingénieurs, enseignants. La synesthésie ne transforme personne en génie. C’est un trait perceptif, pas un talent.
Xavier : Là, tu remets en question un récit qui fait rêver, et je suis d’accord avec toi sur le fond.
Xavier : Mais il y a quand même des cas où la synesthésie semble avoir joué un rôle. Pharrell, par exemple, qui utilise la couleur comme guide de composition.
Hélène : C’est vrai. Pour certains artistes, la synesthésie est un outil, une dimension supplémentaire dans le processus créatif.
Hélène : Mais c’est l’artiste qui fait l’art, pas la synesthésie. Sans le travail, le talent et la discipline, la perception seule ne produit rien.
Xavier : En fait, on pourrait presque dire que la synesthésie prête main-forte à la créativité dans certains cas, mais qu’elle ne la crée pas.
Hélène : C’est bien formulé.
Hélène : Et on pourrait ajouter qu’il existe des formes de synesthésie qui n’ont rien à voir avec l’art : la synesthésie spatiale, par exemple, où les mois de l’année ou les jours de la semaine occupent des positions fixes dans l’espace mental.
Xavier : Ça, en revanche, ça pourrait aider la mémoire, non ?
Hélène : Il y a des indices dans ce sens. Certaines études montrent de meilleures performances mnésiques chez les synesthètes, peut-être parce que chaque souvenir est associé à plusieurs dimensions sensorielles.
Hélène : Mais là encore, la recherche en est à ses débuts et il faudrait davantage de données.
Xavier : Dernière question avant de conclure, et elle est un peu provocatrice : est-ce que tout le monde n’est pas un peu synesthète ?
Hélène : C’est une question que beaucoup de chercheurs se posent. Il existe des associations sensorielles que presque tout le monde partage. L’expérience classique, c’est le test bouba-kiki.
Xavier : J’en ai entendu parler. On te montre deux formes, une arrondie et une anguleuse, et on te demande laquelle est « bouba » et laquelle est « kiki ».
Hélène : Et la grande majorité des gens, toutes langues et toutes cultures confondues, associe « bouba » à la forme arrondie et « kiki » à la forme anguleuse. C’est une forme d’association intermodale, un pont entre le son et la forme.
Xavier : Mais est-ce que c’est de la synesthésie, ou juste une tendance cognitive universelle ?
Hélène : C’est toute la question. Pour certains chercheurs, la synesthésie serait un continuum : à un bout, les associations faibles que tout le monde a ; à l’autre, les perceptions automatiques et involontaires des synesthètes.
Hélène : Mais d’autres rejettent cette idée et maintiennent que la synesthésie est qualitativement différente.
Xavier : Et les substances psychédéliques ? On dit qu’elles peuvent provoquer des expériences synesthésiques. C’est la même chose ou pas ?
Hélène : Le LSD et la psilocybine, par exemple, peuvent induire des perceptions croisées temporaires : voir des sons, sentir des couleurs.
Hélène : Mais la plupart des spécialistes considèrent que ce n’est pas de la synesthésie au sens strict, parce que les associations ne sont ni stables ni reproductibles. C’est un état altéré, pas un trait constitutif.
Xavier : D’accord. Donc même si les frontières sont floues, il y a une différence fondamentale entre une tendance universelle, un état chimiquement induit et une synesthésie véritable.
Hélène : Oui. Et, au détriment de la simplicité, il faut accepter qu’on n’ait pas encore de définition parfaitement consensuelle.
Hélène : Chaque découverte repousse les contours du concept. Mais c’est justement ce qui fait la vitalité de ce champ de recherche.
Xavier : En somme, la synesthésie nous rappelle que ce que chacun perçoit du monde est profondément personnel. Ton rouge n’est peut-être pas le mien, et ce n’est ni mieux ni moins bien.
Hélène : Bien que cela puisse paraître troublant, cette diversité perceptive est probablement la norme, pas l’exception. On a simplement mis très longtemps à s’en apercevoir.
Xavier : On fait le point ? Qu’est-ce qu’on retient de tout ça ?
Hélène : Que la synesthésie est un phénomène neurologique réel, pas une fantaisie. Qu’elle touche probablement autour de quatre pour cent de la population. Qu’elle existe sous des dizaines de formes, des plus courantes aux plus rares.
Xavier : Que les artistes synesthètes nous fascinent, mais qu’il ne faut pas réduire la synesthésie à un cadeau ou à un superpouvoir. Et que la neuroscience avance, prudemment, vers une compréhension de ses mécanismes.
Hélène : Et que la frontière entre nos sens est peut-être moins étanche qu’on ne le pensait. En fin de compte, la synesthésie nous invite à repenser ce que percevoir veut dire.
Xavier : Si ce sujet vous a plu, n’hésitez pas à nous le dire. Et si vous découvrez que votre A est rouge ou que le lundi a un goût de fraise, vous savez maintenant que ce n’est pas de la folie.
Hélène : Merci infiniment de nous avoir écoutés. À très bientôt pour un nouvel épisode.
Xavier : À bientôt !