Qui signe le clic ? (C2)
Who signs the click? — Quand l’attention devient la monnaie et l’algorithme le libraire, que reste-t-il de l’auteur ? Une éditrice et un économiste relisent Barthes et Foucault à l’heure des flux : mort de l’auteur, naissance du créateur de contenu, et la question embarrassante de savoir qui, au juste, est payé pour quoi.
Gaspard : Je vais commencer par un chiffre, ou plutôt par une phrase ancienne : une abondance d’information crée une pénurie d’attention. C’est un économiste, Herbert Simon, qui l’écrivait dès les années mille neuf cent soixante-dix.
Clémence : Prophétique, pour un homme qui n’avait pas de téléphone dans la poche.
Gaspard : Et pourtant il avait tout vu. Quand tout est disponible, ce qui devient rare, c’est le temps de regarder.
Clémence : Dans mon métier, ça se traduit par une angoisse très concrète : on publie des milliers de livres chaque rentrée, et la plupart disparaissent en quelques semaines.
Gaspard : Disparaître sans même avoir été critiqué, c’est le sort ordinaire.
Clémence : Et maintenant, l’attention, elle se joue ailleurs : dans des flux, des recommandations, des vidéos de quinze secondes qui parlent de livres.
Gaspard : Ce qui me fascine, c’est que l’algorithme ne lit pas, il mesure. Il ne sait pas si un texte est beau, il sait si on s’y arrête.
Clémence : Autrement dit, la beauté devient un sous-produit de la rétention.
Gaspard : Joliment dit, et cruellement exact.
Gaspard : Prends une librairie de quartier : le libraire te connaît, il te conseille un roman parce que tu as aimé le précédent.
Gaspard : L’algorithme fait semblant de faire pareil, mais il ne te conseille pas pour ton bien, il te conseille pour ta durée de session.
Clémence : Et le libraire, lui, peut te dire bof, celui-là, ne le lis pas. Aucun algorithme ne dira jamais ça.
Clémence : Le droit de déconseiller, c’est la forme la plus noble de la critique. Et c’est la plus menacée.
Gaspard : Un système qui ne sait que recommander, c’est un vendeur, pas un conseiller.
Clémence : Mais tu ne crois pas qu’on exagère ? Après tout, il y a toujours eu des critères commerciaux. Les éditeurs ont toujours flairé ce qui se vend.
Gaspard : Sans doute, mais la différence est de nature : avant, un humain décidait, avec ses goûts, ses erreurs, ses lubies. Maintenant, c’est un calcul sur des millions de comportements.
Gaspard : Et ce calcul ne cherche pas à te faire lire ce qui t’élève, il cherche à te faire rester. Ce n’est pas le même objectif.
Gaspard : Dans ce modèle, ton attention n’est pas le client. Elle est le produit, vendu à des annonceurs.
Clémence : Le fameux : si c’est gratuit, c’est toi le produit.
Gaspard : Un cliché, mais qui reste vrai. Et ce qui en découle, c’est que le contenu est un simple appât.
Clémence : Un appât, voilà un mot qui blesse l’éditrice que je suis.
Gaspard : Il blesserait n’importe quel auteur. Parlons-en justement : qu’est-ce qu’un auteur, dans ce paysage ?
Clémence : Tu me tends une perche. Barthes, dans les années soixante, proclamait la mort de l’auteur : le texte appartient au lecteur, pas à celui qui l’a écrit.
Gaspard : Et Foucault, peu après, demandait : qu’est-ce qu’un auteur ? Pour lui, c’est une fonction, un nom qui classe et qui authentifie des discours.
Clémence : La fonction-auteur. Un nom sur une couverture, qui sert à s’y retrouver et à attribuer une responsabilité.
Gaspard : Mais alors, dans l’économie de l’attention, quel nom compte ? Celui de l’auteur, ou celui de la plateforme qui distribue ?
Clémence : Pour le grand public, c’est la plateforme. On dit j’ai vu ça sur tel réseau, rarement j’ai lu ça chez tel écrivain.
Clémence : L’auteur est devenu une matière première, et la plateforme, la marque. Ce que Barthes n’avait pas prévu, c’est que la mort de l’auteur serait rentable.
Gaspard : Ha, je te la reprends, celle-là. Rentable pour qui ?
Clémence : Pour ceux qui centralisent les flux, pas pour ceux qui créent. Un auteur touche quelques centimes par exemplaire, alors qu’une plateforme capte la valeur de millions de vues.
Gaspard : C’est une rente d’intermédiaire, au fond. Un péage entre celui qui crée et celui qui lit.
Clémence : Et le péage grossit chaque année, sans que le chemin soit plus beau.
Gaspard : Attends, je dois quand même nuancer. Les plateformes ont aussi permis à des voix qui n’auraient jamais trouvé d’éditeur d’exister.
Clémence : Je ne le nie pas. J’ai moi-même découvert une poétesse sur un réseau, que j’ai fini par publier. Mais pour une qui émerge, combien de milliers s’épuisent sans jamais être lues ?
Gaspard : C’est ce qu’on appelle le régime du vainqueur : quelques-uns captent presque tout, les autres paient en travail gratuit.
Clémence : Le travail gratuit, justement. Un créateur de contenu doit produire, publier, répondre, analyser ses statistiques. Il devient son propre éditeur, son propre commercial, son propre comptable.
Gaspard : Et sa propre victime, si tu me permets l’ironie.
Clémence : Je te le permets, elle est juste.
Clémence : J’ai connu une romancière brillante qui a fini par écrire des fils de discussion, pour attirer des lecteurs vers son livre.
Clémence : Elle y passait quatre heures par jour, et il lui restait une heure pour écrire le livre lui-même. Ça fait réfléchir.
Clémence : Le comble, c’est que ses lecteurs la trouvaient plus drôle en ligne que dans ses romans.
Gaspard : L’auteur concurrencé par son propre personnage, quelle belle ironie.
Gaspard : D’où une question qui me tracasse : un auteur qui écrit pour l’algorithme est-il encore un auteur, ou seulement un fournisseur ?
Clémence : Tout dépend de ce qu’on lui demande. S’il doit accrocher dans les trois premières secondes, il écrira des accroches, pas des livres.
Clémence : Walter Benjamin disait déjà, dans les années trente, que la reproduction technique change la nature de l’œuvre : elle perd son aura, son unicité, son ici et maintenant.
Clémence : À l’âge des flux, on pourrait dire qu’elle perd même sa durée : un texte n’existe plus que le temps de son pic de visibilité.
Gaspard : Une œuvre jetable, en somme. Et pourtant, certains textes survivent à ce régime. Pourquoi, à ton avis ?
Clémence : Parce qu’un lecteur patient finit toujours par les retrouver. La lenteur est un contre-pouvoir : on peut laisser un livre dormir cinq ans, puis le redécouvrir.
Gaspard : Mais l’économie ne la rémunère pas, la lenteur.
Clémence : Non, et c’est tout le problème. Le long terme n’a pas de lobbyiste.
Gaspard : Belle formule. Tu me la prêtes pour mon prochain cours ?
Clémence : À condition de me citer, puisqu’on parle d’auteur.
Gaspard : Marché conclu. Sérieusement, que proposes-tu ? On ne va pas éteindre les plateformes.
Clémence : Non, mais on peut changer les règles du jeu : transparence sur les critères de recommandation, rémunération plus équitable des créateurs, et un temps d’antenne pour ce qui n’est pas viral.
Gaspard : Regarde la musique : le streaming rémunère à l’écoute, et un morceau qui dure une minute rapporte autant qu’un morceau qui dure dix.
Gaspard : Résultat, les chansons raccourcissent, les introductions disparaissent, on place le refrain dès les premières secondes.
Clémence : Le même phénomène guette le livre, avec des chapitres courts et des fins en suspens pour forcer à continuer.
Gaspard : Il existe déjà des quotas dans l’audiovisuel public. On pourrait imaginer l’équivalent pour les flux.
Clémence : Tu crois vraiment qu’une plateforme accepterait ça de bon gré ?
Gaspard : Bien sûr que non. Il faudrait que la loi l’impose, et encore, avec de bons contrôleurs.
Clémence : Soit, mais le débat avance. Il y a dix ans, parler d’algorithmes dans un colloque littéraire faisait sourire. Aujourd’hui, on en fait des thèses.
Gaspard : Sourire, voire ricaner. Moi aussi, j’ai ricané avant de comprendre.
Clémence : Et toi, comment te protèges-tu personnellement de cette captation ? Tu es du métier, tu dois avoir des astuces.
Gaspard : Aucune, je suis aussi vulnérable que les autres. Simplement, je sais que le piège existe, ce qui me donne l’impression d’y échapper, et c’est probablement une illusion.
Clémence : Ha ! Au moins, tu es honnête.
Gaspard : Disons que mon honnêteté est un luxe de chercheur.
Clémence : Moi, je coupe les notifications le soir, et je lis des livres de papier dans une pièce sans écran. Une règle simple, mais qui m’a sauvé la mise.
Gaspard : Je devrais essayer. Le problème, c’est que la discipline individuelle ne résout pas un problème collectif.
Clémence : Tu as raison, mais elle prépare le terrain. On ne change pas un système sans d’abord changer ses propres habitudes.
Gaspard : Peut-être. Pourtant, je garde une inquiétude plus profonde : que l’habitude de lire court finisse par modifier ce qu’on est capable d’écrire.
Clémence : Là, je te rejoins entièrement. La forme conditionne la pensée, et si on ne tolère plus que le bref, on ne pensera plus que par slogans.
Gaspard : Un slogan, c’est une pensée qui a renoncé à convaincre pour se contenter de séduire.
Clémence : Je vais voler celle-là à mon tour.
Gaspard : Compte-toi quitte, alors.
Gaspard : Cela dit, ne soyons pas apocalyptiques. Chaque nouvelle technique a provoqué la même panique, de l’imprimerie au roman-feuilleton.
Gaspard : On accusait le feuilleton de pourrir les esprits, et il a donné Balzac, Dumas, Sue.
Clémence : Le feuilleton aussi vivait de la rétention, c’est vrai, avec ses fins en suspens, et il a produit des chefs-d’œuvre.
Clémence : Pour revenir à l’auteur : peut-être que son rôle n’est pas de mourir ni de triompher, mais de résister, d’imposer un rythme que le flux ne choisit pas.
Gaspard : Résister avec un stylo contre des serveurs, ça ressemble à un combat inégal.
Clémence : C’est l’histoire de la littérature : un combat inégal qui, de temps en temps, gagne.
Gaspard : Et si on parlait un instant de ce que les lecteurs, eux, peuvent faire ? Ils ne sont pas que des cibles.
Clémence : Acheter en librairie, offrir des livres, parler de ce qu’ils lisent à voix haute : ce sont des gestes minuscules mais politiques.
Gaspard : Un acte d’achat comme un bulletin de vote, en somme.
Gaspard : Je te laisse le mot de la fin, il est meilleur que tout ce que j’aurais dit.
Clémence : Alors une dernière question pour toi qui nous écoutes : qu’est-ce qui retient vraiment ton attention plus de dix minutes, et qui est-ce qui le signe ?