Traduire l’intraduisible (C2)
Translating the untranslatable — Une traductrice littéraire et un sous-titreur de cinéma se disputent : y a-t-il des mots qu’aucune langue ne peut porter, ou seulement des traducteurs paresseux ?
Élodie : Tu sais ce qu’un éditeur m’a demandé hier ? De traduire « saudade » en un seul mot. Un seul. Comme si c’était possible.
Gaspard : Ha ! Et tu as répondu quoi ? Nostalgie ? Mélancolie ? Ce n’est pas du tout la même chose, évidemment.
Élodie : Justement. Aucune de ces deux traductions ne tient. Le mot dit un manque, une douceur, et une tendresse pour ce qui est parti.
Gaspard : Mouais. Tu exagères un peu. À force de crier à l’intraduisible, on finit par ne plus rien traduire.
Élodie : Attends, je n’ai jamais dit qu’il ne fallait pas traduire. Je dis que le mot n’a pas d’équivalent exact.
Gaspard : Pas d’équivalent exact, c’est vrai de tous les mots, ni plus ni moins. « Chien » et « dog », ce n’est pas tout à fait la même chose non plus.
Élodie : Ha ha, d’accord, tu as raison sur ce point, je te l’accorde. Mais là, la nuance est énorme.
Gaspard : Alors explique-moi, concrètement : qu’est-ce qui se perd ?
Élodie : D’abord, la musique. Un mot court, un son doux, et le lecteur entend déjà la tristesse avant de la comprendre.
Élodie : Ensuite, tout ce que la langue sous-entend. Chaque culture cache les choses à des endroits différents.
Élodie : Et le traducteur décide, à chaque phrase, ce qu’il garde et ce qu’il sacrifie. C’est un choix, jamais une certitude.
Élodie : Je te raconte ma pire nuit. Un roman, une phrase de six lignes, et au milieu un jeu de mots sur « mer » et « mère ». Impossible à garder.
Élodie : J’ai essayé trois versions. La première était fidèle, mais plate. La deuxième était drôle, mais l’auteur ne l’aurait jamais écrite.
Élodie : La troisième, à quatre heures du matin, a tout changé : j’ai déplacé le jeu de mots dix lignes plus loin. Là, ça marchait.
Gaspard : Tu as le droit de déplacer ? Chez moi, le sous-titrage est collé à l’image. Une réplique, une seconde, pas d’échappatoire.
Élodie : Justement, c’est ta contrainte qui est cruelle. Moi, j’ai du temps. Toi, tu as une horloge.
Gaspard : Hmm.
Gaspard : Moi, en sous-titrage, c’est pire. J’ai quarante caractères par ligne, deux lignes, quelques secondes. Aucune place pour la nuance.
Élodie : Quarante caractères ? Là, je te plains.
Gaspard : Alors je coupe, je simplifie. Parfois, je trahis, soyons honnêtes.
Élodie : Voilà, la fameuse trahison, que le sous-titrage connaît bien. « Traduttore, traditore », disent les Italiens.
Gaspard : Mouais, mais la trahison n’est pas toujours un défaut. Parfois, une traduction fidèle à la lettre est la pire des trahisons, et il faut rester fidèle à l’esprit.
Élodie : Je te l’accorde. Mot pour mot, une belle phrase risque de tomber à plat.
Gaspard : Un exemple ?
Élodie : « Avoir le cafard ». À la lettre, un insecte. Imagine le lecteur étranger : il croit que le personnage a une infestation.
Gaspard : Ha ha ! Et pourtant le sens est limpide en français : être triste, abattu.
Élodie : Limpide pour nous. Alors on cherche l’équivalent : « to have the blues », par exemple. L’image change, la tristesse reste.
Gaspard : Donc le bon traducteur remplace l’image par une autre. Il ne traduit plus les mots, il traduit l’effet.
Élodie : Exactement. Et c’est une autre paire de manches, parce qu’il faut juger l’effet, et on n’est jamais d’accord.
Gaspard : Pas d’accord, tu dis ? Alors qui a raison ?
Élodie : Personne, et c’est ce qui est beau. Deux traducteurs, deux livres différents.
Gaspard : Là, je suis moins convaincu. Si deux traductions donnent deux livres, lequel est le vrai ?
Élodie : Aucun et les deux. L’original reste le seul vrai texte, mais chaque traduction en éclaire une facette.
Gaspard : Admettons. Mais le lecteur, lui, ne le sait pas. Il croit lire l’auteur, alors qu’il lit le traducteur.
Élodie : Pardon, mais c’est pour cela qu’on devrait signer plus gros : mon nom sur la couverture, pas en petit à l’intérieur.
Gaspard : Ha ! Tu veux de la gloire.
Élodie : Je veux de la reconnaissance, ce n’est pas la même chose.
Gaspard : Soit. Je te raconte un contresens célèbre. Dans un film, un personnage disait « I’m fine » avec une ironie amère.
Gaspard : Le sous-titre a écrit : « Je vais bien ». Le public a compris exactement l’inverse de ce que voulait la scène.
Gaspard : Une scène cruelle est devenue banale, et personne ne l’a su, sauf ceux qui parlaient anglais. Voilà le vrai danger : le contresens invisible.
Élodie : Et pire, le contresens qui devient une référence. À force de le répéter, on l’adopte.
Gaspard : Tu penses à des exemples réels ?
Élodie : Oui, des classiques qui ont été déformés pendant un siècle avant qu’on les retraduise.
Gaspard : Retraduire, c’est donc réparer ?
Élodie : C’est surtout recommencer, parce que la langue change. Une traduction vieillit plus vite que l’original.
Gaspard : À vrai dire, je n’y avais jamais pensé.
Élodie : L’original reste figé. Les traductions respirent, elles vieillissent avec leur lecteur.
Gaspard : Alors l’intraduisible n’est pas un obstacle : c’est ce qui oblige à recommencer.
Élodie : Tout est là. Ni plus ni moins.
Gaspard : Un jour, un réalisateur m’a appelé en pleine nuit, furieux : j’avais traduit une insulte par un mot poli. Il voulait que le public sente la colère.
Gaspard : J’ai répondu que quarante caractères ne laissent pas de place pour un juron entier. Il m’a dit que ce n’était pas son problème.
Élodie : Ha ha ! Et vous avez fini par vous mettre d’accord ?
Gaspard : Presque. Un juron plus court, plus sec, et la scène a retrouvé son tranchant. Ce n’est pas fidèle au mot, mais c’est fidèle au ton.
Élodie : Et voilà : la fidélité au ton vaut mieux que la fidélité au mot. Tu viens de plaider pour mon camp.
Gaspard : Pas du tout. J’ai plaidé pour le mien, avec tes arguments.
Gaspard : Et la poésie ? Là, je jette l’éponge.
Élodie : La poésie, c’est le test ultime. On ne traduit pas un poème, on en écrit un autre, qui lui ressemble de loin. À vrai dire, c’est le seul vrai mot pour ça : transposer.
Gaspard : Transposer. Tu vois, tu as trouvé un équivalent pour ton propre métier.
Élodie : Ha ! Tout est là, justement : on ne cesse jamais de chercher.
Gaspard : Et si on essayait ? Un mot, deux minutes : « dépaysement ».
Élodie : Ha, voilà ta nuance. « Culture shock » ? Non, c’est trop brutal. « Disorientation » ? Trop clinique.
Gaspard : « The pleasant strangeness of elsewhere. » Cinq mots pour un.
Élodie : Trop long pour un sous-titre, mais joli pour un roman.
Gaspard : Tu vois, tout dépend du support.
Élodie : Force est de reconnaître que tu as marqué un point.
Gaspard : Note-le quelque part.
Élodie : En gros, traduire, c’est choisir ce qu’on accepte de perdre. Et toi, quel mot est intraduisible pour toi ?