Les plus grands cyclistes et les courses les plus brutales (B2)
The greatest cyclists and the most brutal races — Merckx, Hinault, Pogačar: who is the greatest? And which race breaks riders hardest: the cobbles of Paris-Roubaix, the snows of the Giro, or the Tour's mountain stages? Marie and Thomas cannot agree on either.
Marie : Imagine que tu roules à quarante à l'heure sur des pavés du dix-neuvième siècle, sous la pluie, avec la boue qui te gicle au visage.
Thomas : Je préférerais ne pas imaginer, merci.
Marie : Bonjour à tous ! Ça, c'est Paris-Roubaix, la course qu'on surnomme l'Enfer du Nord. Et aujourd'hui, on parle des plus grands cyclistes et des courses les plus brutales.
Thomas : Bonjour. Et je te préviens tout de suite : pour moi, la course la plus dure, ce n'est pas Roubaix.
Marie : Évidemment. On y reviendra. Commençons par les coureurs, parce que là, il y a un nom dont on ne peut pas se passer.
Thomas : Eddy Merckx.
Marie : Le Cannibale. On l'appelait comme ça parce qu'il voulait tout gagner. Les étapes de montagne, les sprints, les classiques, tout.
Marie : Cinq Tours de France, cinq Tours d'Italie, et plus de cinq cents victoires.
Marie : Et pour son premier Tour, en mille neuf cent soixante-neuf, il a remporté le maillot jaune, le maillot vert et le maillot à pois. Les trois en même temps.
Thomas : Ça, personne ne le refera. Aujourd'hui, les coureurs se spécialisent.
Marie : Pas si vite. Tu oublies quelqu'un.
Thomas : Hinault ? Le Blaireau ?
Marie : Non, lui, on y arrive. Je pensais à Pogačar.
Thomas : Ah. Là, je t'attendais au tournant.
Marie : Cinq Tours de France, comme Merckx. Le Giro et le Tour la même année. Et il attaque de loin, comme lui, sans calculer.
Thomas : Je ne dis pas le contraire. Mais comparer les époques, c'est un piège.
Thomas : Merckx courait sur des vélos en acier, sans oreillette, sans capteur de puissance, sans une équipe qui calcule tout pour lui.
Thomas : Et il courait presque toute l'année. Aujourd'hui, un leader choisit ses courses à la carte.
Marie : Justement. Si Pogačar était né en mille neuf cent quarante-cinq, il aurait gagné autant que Merckx.
Thomas : Et si Merckx avait eu un vélo en carbone, il aurait gagné le double. On peut jouer à ça toute la journée.
Marie : Bon. Parlons d'Hinault, alors, puisque tu y tiens.
Thomas : Cinq Tours lui aussi. Et c'est le dernier Français qui a gagné le Tour, en mille neuf cent quatre-vingt-cinq.
Marie : Ça fait plus de quarante ans. Ça fait mal au cœur.
Thomas : Mais surtout, Hinault, c'est un caractère. Et il a un rapport à Roubaix qui devrait te plaire.
Thomas : Il détestait cette course. Il disait que c'était absurde, dangereux, que ce n'était pas du vélo.
Thomas : Et en mille neuf cent quatre-vingt-un, il l'a gagnée. Avec le maillot de champion du monde sur le dos.
Marie : Voilà un homme qui sait se contredire avec panache.
Thomas : Il l'a gagnée pour prouver qu'il pouvait la gagner. Rien de plus.
Marie : Tu vois, c'est ça qui fait de Roubaix la course la plus brutale. Même ceux qui la gagnent la détestent.
Marie : Des dizaines de secteurs pavés, dont la Trouée d'Arenberg, une ligne droite dans la forêt où les pavés sont complètement disjoints.
Marie : Les roues crèvent, les mains saignent, les coureurs tombent. Et à l'arrivée, sur le vélodrome, le vainqueur reçoit… un pavé.
Thomas : C'est spectaculaire, je te l'accorde. Mais ça dure une journée.
Marie : Une journée en enfer, ce n'est pas rien.
Thomas : Et trois semaines de montagne, alors ? Le Giro, par exemple, avec le Stelvio ou le Mortirolo, des cols où tu grimpes pendant une heure.
Thomas : En mille neuf cent quatre-vingt-huit, le peloton a monté le Gavia sous une tempête de neige. Des coureurs pleuraient de froid dans la descente.
Marie : Ça, c'est une journée exceptionnelle. Tu ne peux pas en faire une règle.
Thomas : D'accord. Mais sur le Tour, chaque été, il y a l'Alpe d'Huez, ses vingt et un virages, le Galibier, le Tourmalet.
Thomas : Et tu les enchaînes après deux semaines de course, quand ton corps n'a plus rien. C'est ça, l'usure.
Marie : Mouais. Mais en montagne, tu peux perdre dix minutes et finir quand même. À Roubaix, une chute, et c'est fini.
Thomas : Donc c'est la plus injuste, pas la plus dure, non ?
Marie : Ça se discute. D'ailleurs, les grands coureurs de Tour évitent souvent Roubaix. Tu sais pourquoi ?
Thomas : Parce qu'ils ne voudraient pas se casser un poignet en avril.
Marie : Exactement. Sauf Pogačar, qui y est allé en deux mille vingt-cinq, pour sa première participation. Il a fini deuxième.
Thomas : Deuxième ? Pour une première, c'est fort.
Marie : Tu vois, c'est un coureur à la Merckx. Il veut tout, lui aussi.
Thomas : Je te le concède sur le style. Mais Merckx reste le plus grand, pour moi. Il a inventé le modèle. Qui gagnait tout comme ça, avant lui ?
Marie : Et moi, je dirais que le plus grand, c'est celui qui aurait battu tous les autres. On ne le saura jamais.
Thomas : Voilà une réponse de Normand.
Marie : Non, c'est une réponse honnête. Toi, tu choisis Merckx parce que c'est le héros de ton père.
Thomas : Touché. Il avait un poster de lui dans le garage.
Marie : Alors, pour conclure : la course la plus brutale ?
Thomas : Les étapes de montagne du Tour. Trois semaines, ça use plus qu'un dimanche.
Marie : Paris-Roubaix. Un dimanche où tu peux tout perdre sur un seul pavé.
Thomas : On ne tombera jamais d'accord.
Marie : Si. Sur un point : ni toi ni moi, on ne roulerait sur ces pavés.
Thomas : Ça, c'est la seule chose dont je sois sûr aujourd'hui.