Éteindre la conscience (C2)

Switching off consciousness — Boston, October 1846: a dentist, a flask of ether and a surgeon who tells the room 'this is no humbug'. Then propofol, the drug we give to millions without knowing exactly what it switches off.

Marie : Le seize octobre mille huit cent quarante-six, à Boston, un amphithéâtre de l'hôpital général du Massachusetts retient son souffle.

Thomas : Sur la table, un jeune homme atteint d'une tumeur au cou. À ses côtés, un dentiste, William Morton, et un flacon d'éther.

Marie : Jusqu'alors, opérer, c'était affronter les hurlements ; seule la rapidité du chirurgien tenait lieu de compassion.

Thomas : Or, ce jour-là, le patient sombre dans l'inconscience. Le chirurgien opère, puis lance à l'assistance : « Messieurs, ceci n'est pas une supercherie. »

Marie : La salle s'appelle aujourd'hui le « Dôme de l'éther ». Encore que Morton ne fût pas le premier.

Thomas : En Géorgie, Crawford Long avait employé l'éther dès mille huit cent quarante-deux, mais n'en publia rien avant plusieurs années.

Marie : C'est donc la démonstration publique qui fit date. Peu après, Oliver Wendell Holmes proposait le mot « anesthésie ».

Thomas : Depuis, l'éther a cédé la place à d'autres molécules, dont la plus répandue est sans doute le propofol.

Marie : On sait qu'il renforce l'action du GABA, le principal frein chimique du cerveau : les neurones sont, en somme, mis en sourdine.

Thomas : Mais que des neurones ralentissent n'explique pas pourquoi la conscience s'éteint. Des pans entiers du cortex réagissent encore.

Marie : L'hypothèse dominante veut que ce soit la communication entre régions qui se rompe, notamment entre le thalamus et le cortex.

Thomas : Autrement dit, chaque instrument jouerait encore, mais l'orchestre ne formerait plus de symphonie.

Marie : Belle image, à ceci près qu'elle demeure une hypothèse. On endort chaque année des millions de gens sans savoir au juste ce que l'on éteint.

Thomas : Voilà qui a de quoi inquiéter, pour peu qu'on y songe la veille d'une opération.

Marie : Qu'on ignore le pourquoi n'empêche nullement de maîtriser le comment : on dose, on surveille en continu.

Thomas : Gardons-nous de confondre anesthésie et sommeil : d'un sommeil, on s'éveille quand on vous secoue ; sous anesthésie, on peut vous inciser sans que vous bronchiez.

Marie : Au réveil, il n'y a pas eu de nuit : beaucoup de patients décrivent un saut, comme une coupe au montage.

Thomas : C'est ce qui me trouble le plus : non pas le souvenir d'une absence, mais l'absence même de souvenir.

Marie : Si bien que l'anesthésie est devenue un outil de recherche : éteindre la conscience, la rallumer, et voir ce qui change.

Thomas : Encore faut-il savoir ce que l'on cherche : d'aucuns doutent qu'une clé unique existe.

Marie : Quoi qu'il en soit, depuis ce matin de Boston, la douleur n'est plus le prix d'une opération.

Thomas : Et c'est peut-être là le paradoxe : une révolution fondée sur un phénomène qu'on ne comprend qu'à moitié.