Le membre fantôme (C2)
The phantom limb — An arm that still itches months after amputation, a face that triggers feelings in a missing hand, and a cardboard box with a mirror. Ramachandran's mirror box and what it reveals about the body map the brain keeps drawing.
Thomas : Imaginez qu'on vous ait amputé d'un bras, et que ce bras, des mois plus tard, vous démange encore.
Marie : Ce n'est nullement une vue de l'esprit : la grande majorité des amputés ressentent un membre fantôme, parfois douloureux.
Thomas : Le phénomène n'a rien de neuf : Ambroise Paré, chirurgien du seizième siècle, le décrivait déjà chez des soldats amputés.
Marie : Quant à l'expression, on la doit à Silas Weir Mitchell, médecin américain de la guerre de Sécession.
Thomas : Longtemps, on a cru que la douleur naissait du moignon, des nerfs sectionnés. Or l'explication se trouve plus haut, dans le cerveau.
Marie : Rappelons que le cortex abrite une carte du corps, l'homoncule, que le neurochirurgien Wilder Penfield a cartographiée.
Thomas : Une carte fort étrange, où la main occupe une place démesurée et, détail crucial, jouxte le visage.
Marie : C'est ce détail qui mit Vilayanur Ramachandran sur la piste : en effleurant le visage d'un amputé, il éveilla des sensations dans la main absente.
Thomas : Comme si le territoire de la main, laissé vacant, avait été colonisé par ses voisins. La carte se redessine, mais l'ancienne légende subsiste.
Marie : Encore fallait-il soulager ces patients, dont beaucoup sentaient leur main fantôme crispée, impossible à desserrer.
Thomas : D'où son invention, d'une simplicité désarmante : une boîte, avec en son milieu un miroir vertical.
Marie : Le patient glisse sa main valide d'un côté ; dans le reflet, elle semble occuper la place de la main disparue.
Thomas : Qu'il ouvre alors la main, et le cerveau croit voir le fantôme s'ouvrir. Chez certains, la crampe se dénoue.
Marie : Que la vue puisse ainsi l'emporter sur le ressenti en dit long sur la manière dont le cerveau construit le corps.
Thomas : C'est toute la leçon : le corps que nous habitons serait une simulation, une hypothèse que le cerveau révise sans cesse.
Marie : Je nuancerais : une hypothèse, soit, mais fort conservatrice, puisqu'elle persiste des années après l'amputation.
Thomas : Ce qui expliquerait que la thérapie miroir ne réussisse pas à tous. Les études sont prometteuses, mais modestes, et leurs résultats inégaux.
Marie : Il n'en reste pas moins qu'un simple miroir, là où bien des traitements avaient échoué, a soulagé certains patients.
Thomas : Et qu'il a changé notre regard : le membre fantôme, c'est la carte qui se révèle quand le territoire disparaît.
Marie : Voilà qui laisse songeur. Si le cerveau fabrique un bras qui n'existe plus, que dire de celui qui existe encore ?
Thomas : Peut-être est-il, lui aussi, un fantôme, simplement mieux informé.
Marie : De quoi regarder ses mains d'un autre œil. Merci de nous avoir écoutés.