La musique vous dit-elle quoi ressentir ? (B2)
Does the music tell you what to feel? — Two notes that emptied beaches, a coyote howl, violins in a shower and a future film composer hiding in a pop video. John Williams, Ennio Morricone, Hans Zimmer: does a score guide us, or manipulate us?
Marie : Deux notes. Mi, fa. Mi, fa. Plus vite, plus fort… et tout le monde a peur de se baigner.
Thomas : Tu vas nous faire le requin dès la première minute ?
Marie : Je n'ai pas pu résister. Bonjour à tous, aujourd'hui on parle de musique de film.
Thomas : Et de la question qui fâche : est-ce qu'une musique de film nous dit ce qu'on doit ressentir ?
Marie : On y viendra. D'abord, le requin. Quand John Williams a joué ce thème au piano pour la première fois, Spielberg a cru à une blague.
Thomas : Ah bon ? Deux notes, ça ne l'a pas convaincu ?
Marie : Pas au début. Et pourtant, c'est le thème qui a fait le film. On voit à peine le requin : c'est la musique qui nous annonce qu'il arrive.
Thomas : Voilà, c'est exactement là que je voulais en venir. La musique nous prend par la main. Elle nous dit : maintenant, tu as peur.
Marie : Elle ne nous dit rien du tout, elle nous prévient. Nuance.
Thomas : Prévenir, ordonner… dans le noir d'une salle, c'est la même chose.
Marie : Mouais. Tu dirais la même chose de Star Wars ?
Thomas : Pire. Star Wars, E.T., Indiana Jones, Jurassic Park… Williams, c'est le compositeur dont tout le monde connaît les thèmes sans connaître le nom.
Thomas : Plus de cinquante nominations aux Oscars. Chapeau. Mais il en fait des tonnes.
Marie : Des tonnes ? Tu rigoles ?
Thomas : Des cuivres, des violons, des chœurs. Chaque émotion, l'orchestre te la souligne trois fois. Moi, j'aimerais qu'on me laisse un peu tranquille.
Marie : Alors tu serais le spectateur idéal des westerns de Sergio Leone.
Thomas : Parce qu'il n'y a pas de musique ?
Marie : Parce qu'il y en a partout.
Marie : Ennio Morricone, c'est le compositeur avec qui Leone a fait tous ses grands westerns. Le Bon, la Brute et le Truand, par exemple.
Marie : Le thème principal, ce cri étrange que tout le monde sait siffler, imite le hurlement d'un coyote.
Thomas : Ça, je l'avoue, ça me donne la chair de poule.
Marie : Et voilà l'histoire que j'adore : pour Il était une fois dans l'Ouest, Morricone a composé la musique avant le tournage.
Marie : Et Leone la faisait jouer sur le plateau, pendant les prises, de sorte que les acteurs bougeaient avec la musique.
Thomas : Attends, donc là, ce n'est même plus la musique qui suit le film. C'est le film qui suit la musique.
Marie : Exactement. Et ça contredit ta théorie : chez Leone, la musique ne commente pas l'émotion, elle construit la scène.
Thomas : Elle la construit, d'accord. Mais elle nous l'impose aussi. Un long plan sur un visage, un silence, puis le thème arrive : tu n'as pas le choix.
Marie : Tu as toujours le choix. Tu pourrais très bien trouver ça ridicule.
Thomas : Personne ne trouve ça ridicule. C'est bien ce qui m'inquiète.
Marie : D'ailleurs, Morricone a reçu un Oscar d'honneur en deux mille sept. Mais son premier Oscar en compétition, c'est en deux mille seize, pour Les Huit Salopards de Tarantino.
Thomas : À quatre-vingt-sept ans, c'est ça ? Il a eu de la patience.
Marie : Bon, et Hans Zimmer ? Tu vas me dire que lui aussi nous manipule ?
Thomas : Lui, c'est un cas à part. Tu savais qu'on le voit dans le clip de Video Killed the Radio Star ? Aux claviers, à la fin des années soixante-dix.
Marie : Non ! Le compositeur du Roi lion ?
Thomas : Lui-même. Et pour Le Roi lion, il a eu son Oscar. Là, pour le coup, je te l'accorde, la musique fait mouche.
Marie : Tu vois, tu fonds comme tout le monde.
Thomas : Je fonds, mais je sais qu'on me fait fondre. C'est toute la différence.
Thomas : Il existe des expériences très simples : on montre la même scène à deux groupes, avec deux musiques différentes.
Thomas : Et les gens ne décrivent pas du tout la même chose. Le personnage qui semblait inquiet devient menaçant, ou triste.
Marie : Soit. Mais un bon réalisateur le sait, et il s'en sert. C'est un outil, comme la lumière ou le cadre.
Thomas : Sauf que la lumière, on la voit. La musique, elle agit en douce, pendant qu'on regarde ailleurs.
Marie : C'est pour ça qu'Hitchcock ne voulait pas de musique dans la scène de la douche de Psychose.
Thomas : Ah bon ? La scène où les violons crient ?
Marie : Celle-là. Bernard Herrmann l'a composée quand même, et Hitchcock, en l'entendant, a changé d'avis.
Thomas : Donc même Hitchcock s'est fait avoir. Ça me donne raison.
Marie : Ça te donne tort ! Il a compris que sans les violons, la scène serait moins forte.
Thomas : Moins forte, peut-être. Mais plus honnête.
Marie : Alors quel film tu voudrais voir ? Un film sans une seule note ?
Thomas : Pas forcément. Un film où la musique arriverait rarement, et où elle aurait vraiment quelque chose à dire.
Marie : Tu décris exactement Morricone. Il laissait des silences énormes.
Thomas : Mouais. Disons que Morricone, je le garde, et que Williams, je le range un peu.
Marie : Tu rangerais le thème de Star Wars ? Tu oserais ?
Thomas : Non, là, tu marques un point. Pas Star Wars.
Marie : Bon. À vous de juger : ce soir, coupez le son pendant une scène, et dites-nous ce qui reste.
Thomas : Et si vous avez encore la chair de poule sans la musique, écrivez-nous. Là, j'aurais perdu.
Marie : Tu aurais un peu perdu. À bientôt !