Recréer Trinity sans images de synthèse (C1)
Recreating Trinity without CGI — How Oppenheimer staged the first atomic explosion with gasoline, magnesium and forced perspective — and the harder question of making a weapon beautiful.
Marie : Thomas, lorsque Nolan a annoncé qu'il recréerait l'essai Trinity sans images de synthèse, beaucoup y ont vu un argument publicitaire.
Thomas : Il y avait de quoi. Qu'on puisse reproduire la première explosion atomique avec des moyens artisanaux paraît, a priori, absurde.
Marie : C'est pourtant ce qu'ont fait Andrew Jackson, aux effets visuels, et Scott Fisher, aux effets spéciaux.
Thomas : Leur démarche relevait moins de la pyrotechnie que de l'expérimentation. Ils ont combiné de l'essence, du propane, de la poudre d'aluminium et du magnésium.
Marie : L'essence pour la forme du champignon, j'imagine, et les métaux pour l'éclair ?
Thomas : Précisément. Cet éclair aveuglant dont parlent tous les témoins de mille neuf cent quarante-cinq.
Marie : Reste qu'une explosion de quelques mètres ne ressemble en rien à une explosion de plusieurs kilomètres.
Thomas : D'où le recours à des maquettes aussi grandes que possible, filmées de près et à haute vitesse, de sorte que l'œil ne puisse plus évaluer l'échelle.
Marie : Il est frappant que l'une des plus vieilles techniques du cinéma, la perspective forcée, ait servi à représenter l'entrée dans l'ère atomique.
Thomas : Encore faut-il nuancer le discours du « zéro effet numérique ». Le film comporte bel et bien des plans retouchés.
Marie : Mais composés à partir d'éléments réellement filmés, ce qui n'est pas la même chose.
Thomas : Toute la distinction est là. L'ordinateur assemble ; il n'invente pas.
Marie : Demeure une question plus troublante : peut-on rendre belle une arme de destruction massive sans en faire l'apologie ?
Thomas : Nolan en était conscient. Il voulait que l'image soit à la fois belle et menaçante, qu'elle ne soit en aucun cas confortable à regarder.
Marie : C'est pourquoi le son n'arrive qu'après un long silence.
Thomas : Et ce décalage, physiquement exact, transforme l'émerveillement en effroi. On admire d'abord ; on comprend ensuite.
Marie : Ajoutons que Kodak a mis au point, pour ce film, une pellicule IMAX en noir et blanc qui n'existait pas encore.
Thomas : Ce qui témoigne d'une obstination rare : plutôt que d'adapter sa vision aux outils, Nolan a fait adapter les outils à sa vision.
Marie : Sept Oscars plus tard, force est de constater que ce pari n'avait rien d'un caprice.
Thomas : Ou alors d'un caprice si exigeant qu'il finit par devenir une méthode.