Pourquoi un doigt défie les robots (C1)
Why a finger defies robots — Machines beat chess champions decades ago, yet still fumble objects a child handles. Moravec's paradox, and the hidden engineering of the hand.
Marie : Thomas, on entend parfois dire qu'il faudrait des siècles pour reproduire un doigt humain à la perfection. Hyperbole, selon toi ?
Thomas : Sans doute, mais une hyperbole révélatrice. Elle illustre ce qu'on appelle le paradoxe de Moravec.
Marie : Rappelle-nous-en le principe.
Thomas : À la fin des années quatre-vingt, le roboticien Hans Moravec a fait un constat déroutant : ce qui nous paraît difficile est facile pour une machine, et inversement.
Marie : Autrement dit, battre un champion d'échecs serait plus simple que ramasser les pièces tombées de l'échiquier.
Thomas : Dès mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept, un ordinateur battait Kasparov. Or, manipuler un objet inconnu avec l'aisance d'un enfant reste un défi de recherche.
Marie : Comment Moravec expliquait-il ce décalage ?
Thomas : Par l'évolution. La perception et le mouvement ont été affinés pendant des centaines de millions d'années, alors que le raisonnement abstrait est une acquisition récente.
Marie : De sorte que ce qui nous semble naturel serait le fruit d'une ingénierie colossale dont nous n'avons pas conscience.
Thomas : Prends la paume de ta main : elle compte environ dix-sept mille récepteurs du toucher, qui renseignent le cerveau sur la pression, la vibration, le glissement.
Marie : C'est ce qui me permet de tenir un verre sans le briser ni le lâcher.
Thomas : Sans même y penser. Dès que le verre commence à glisser, ton cerveau resserre la prise en moins d'un dixième de seconde.
Marie : Et les robots, où en sont-ils ?
Thomas : En deux mille dix-neuf, une main robotique a manipulé un Rubik's Cube jusqu'à le résoudre. Il lui avait fallu l'équivalent de milliers d'années d'entraînement simulé.
Marie : Pour un résultat, j'imagine, qui restait fragile.
Thomas : Elle laissait encore souvent tomber le cube. Qu'une machine rédige un poème avant de savoir lacer une chaussure, voilà le paradoxe poussé à son terme.
Marie : Faut-il pour autant désespérer des robots ?
Thomas : Non, mais il faut que nous révisions notre définition de l'intelligence. Celle de la main n'est pas moins réelle que celle du calcul.
Marie : Encore faut-il qu'on la reconnaisse comme telle. On a longtemps méprisé le travail manuel, bien qu'il soit le plus difficile à automatiser.
Thomas : Précisément. Le paradoxe de Moravec a au moins ce mérite : il rend au geste sa noblesse.
Marie : Voilà de quoi faire réfléchir nos auditeurs, la prochaine fois qu'ils noueront leurs lacets.