À qui appartient le style (B2)

Who owns a film's style — Le « look » d'un Villeneuve, c'est le réalisateur, le chef opérateur, toute l'équipe, ou une illusion qu'on se raconte ? Quatre points de vue qui refusent de céder.

Noémie : Posons la question franchement : quand on dit « un film de Villeneuve », de qui parle-t-on vraiment ?

Hugo : Du réalisateur, bien sûr. Mais l'image, elle, c'est Roger Deakins qui la fabrique.

Camille : Fabriquer, c'est vite dit.

Camille : Deakins éclaire, oui, mais il éclaire une intention qui vient d'ailleurs.

Antoine : Ou alors ni l'un ni l'autre : le « style », c'est peut-être nous qui le projetons.

Noémie : Et voilà Antoine qui démolit la question avant même qu'on commence.

Antoine : Je ne démolis rien, je déplace le problème.

Hugo : Déplace tant que tu veux : un plan de « Blade Runner », on le reconnaît entre mille.

Noémie : Parce que Villeneuve a dit : je veux du brouillard orange, du vide, du silence. C'est une vision.

Hugo : Il l'a demandé, soit. Encore fallait-il savoir le faire, techniquement.

Camille : C'est là que je vous arrête, tous les deux.

Camille : Vous opposez deux noms, alors qu'un film, c'est trois cents personnes dans l'ombre.

Antoine : Merci Camille. Enfin une voix raisonnable.

Camille : Le décorateur, le monteur, le mixeur ont voix au chapitre, et personne ne les cite jamais.

Noémie : D'accord, mais sans une vision qui tienne l'ensemble, plus rien ne fait l'unanimité.

Hugo : Une vision, ça ne tient pas une caméra. Sur un plateau, je décide où tombe la lumière, moi.

Antoine : Et si ce fameux « style Deakins », au fond, c'était surtout une marque ?

Noémie : Une marque ?

Antoine : Mais oui. On vend un nom. « Photographié par Deakins », ça rassure, ça fait prestige.

Hugo : N'importe quoi, tu réduis un métier à rien.

Antoine : Je ne réduis rien, je décris comment l'industrie fonctionne vraiment.

Camille : Vous avez chacun un peu raison, et franchement, c'est ça qui m'agace.

Noémie : Laissez-moi raconter quelque chose de précis.

Noémie : Sur « Sicario », il y a cette descente de nuit à la frontière, filmée en vision thermique.

Noémie : Villeneuve voulait qu'on perde nos repères, qu'on ne sache plus qui est qui ni où on va.

Noémie : Deakins a inventé le moyen technique. Ensemble, ils ont fabriqué la peur ; séparés, rien.

Hugo : Tu vois, Noémie, même toi tu finis par dire « ensemble ».

Camille : Parce que « ensemble », c'est la vérité.

Antoine : La vérité ? Personne ne sait tracer la frontière, alors on coupe les cheveux en quatre.

Hugo : Alors fixons un critère simple : qui peut refaire le plan si l'autre n'est pas là ?

Noémie : Bonne question, Hugo.

Hugo : Sans Deakins, Villeneuve prend un autre chef opérateur, et le film existe quand même.

Hugo : Sans Villeneuve, Deakins éclaire le projet d'un autre, et le résultat n'est plus le même.

Camille : Donc le style survit à chaque départ mais change à chaque fois. Ça met tout le monde d'accord : c'est une rencontre.

Antoine : Tiens, une phrase que je signe des deux mains. Une rencontre, pas une propriété.

Noémie : Attention tout de même à ne pas tout diluer dans la jolie formule.

Noémie : Si le style n'est à personne, on ne peut plus rien apprendre de personne.

Camille : Mais si : on apprend d'une méthode, pas d'un nom gravé au fronton.

Antoine : Là, Camille marque un point.

Hugo : Sauf que la méthode, je l'ai apprise en regardant des noms précis travailler.

Hugo : Deakins qui refuse une deuxième source de lumière, ça m'a plus appris qu'un manuel entier.

Noémie : Donc le nom sert, au fond. On tourne en rond, non ?

Antoine : On ne tourne pas en rond, on creuse.

Camille : Ce qui m'intéresse, moi, c'est pourquoi on a tellement besoin d'un seul auteur.

Camille : On veut un génie à admirer. C'est plus simple qu'un générique de dix minutes.

Antoine : Exactement. L'auteur unique prend le pas sur toute l'équipe, et ça arrange le récit.

Noémie : Un récit utile, quand même : il protège une vision contre le marketing.

Hugo : Et il vole le crédit de ceux qui fabriquent, concrètement, chaque plan du film.

Noémie : Alors où met-on le curseur, pour finir ?

Camille : On ne le met pas. On apprend simplement à nommer tout le monde.

Antoine : Doux rêve. Le public retiendra un seul nom, toujours.

Hugo : Alors battons-nous pour qu'ils soient deux, au moins, sur le même pied.

Noémie : Villeneuve et Deakins côte à côte au générique du style ?

Camille : Et les trois cents autres juste en dessous. Promis ?

Antoine : Vous êtes de doux idéalistes, tous les trois.

Hugo : Et toi, un cynique qui adore secrètement ces films.

Antoine : Ça, je ne le nierai jamais.

Noémie : Au bout du compte, on n'a pas tranché, mais on a mieux posé la question.

Camille : C'est déjà énorme, pour une simple histoire de générique.

Hugo : Je propose qu'on revoie « Blade Runner » et qu'on recompte les mains derrière chaque plan.

Antoine : Impossible à compter. Et c'est ça, le fin mot de l'histoire.

Noémie : Sur ce beau vertige, on s'arrête. Merci à vous trois.