Le placebo honnête (C2)

The honest placebo — Pills labelled 'placebo', handed over with the truth, and patients who say they feel better. Ted Kaptchuk's open-label placebo trials, argued out between a believer and a sceptic who never quite gives in: healing, politeness, or regression to the mean?

Marie : … et sur le flacon, c'est écrit noir sur blanc : placebo. Aucun principe actif. Et le médecin te dit : prenez-en deux, matin et soir.

Thomas : Et les gens les prennent ?

Marie : Ils les prennent. Et au bout de trois semaines, beaucoup vont mieux.

Thomas : Mouais. Moi aussi, je vais mieux au bout de trois semaines, quand j'ai un rhume.

Marie : Vous voyez, il commence déjà. Bonjour à tous. Aujourd'hui, on parle du placebo honnête, celui qu'on donne en disant la vérité.

Thomas : Bonjour. Et je préviens tout de suite : je suis là pour jouer les rabat-joie.

Marie : On avait compris. Bon, je plante le décor. Le placebo classique, c'est un faux médicament qu'on fait passer pour un vrai. Tout repose sur la tromperie.

Marie : Et c'est bien le problème : un médecin a pas le droit de mentir à son patient. Alors pendant longtemps, le placebo est resté cantonné aux essais cliniques, comme témoin.

Marie : Et puis arrive Ted Kaptchuk, à Harvard. Un drôle de parcours, d'ailleurs : il a commencé par la médecine chinoise, avant de devenir l'un des grands spécialistes du placebo.

Thomas : Ça commence bien.

Marie : Laisse-moi finir. En deux mille dix, il recrute environ quatre-vingts patients atteints du syndrome de l'intestin irritable.

Marie : À la moitié d'entre eux, on donne ces pilules, en leur expliquant franchement ce que c'est. À l'autre moitié, rien du tout.

Thomas : Et ceux qui avaient les pilules allaient mieux, je suppose.

Marie : Nettement mieux que ceux qui avaient rien. Sans la moindre tromperie. Avoue que c'est fort de café.

Thomas : Alors non, j'avoue rien du tout. Pas si vite.

Thomas : Premier souci : tu compares des gens à qui on donne quelque chose à des gens à qui on donne rien. Forcément, les seconds sont déçus. Ils savent qu'ils ont tiré la courte paille.

Marie : C'est pas faux, mais…

Thomas : Attends, j'ai pas fini. Deuxième souci, et c'est le plus gros : la régression vers la moyenne.

Marie : Vas-y, explique, parce que je suis pas sûre que tout le monde voie de quoi il s'agit.

Thomas : Alors. Une maladie chronique, ça fluctue. Il y a des bons jours et des mauvais jours. Et quand est-ce qu'on va voir le médecin, ou qu'on s'inscrit à une étude ?

Marie : Quand ça va mal.

Thomas : Quand ça va au plus mal. Or, après un pic, en moyenne, ça redescend. Pas grâce à la pilule. Parce que c'est ce que font les pics.

Thomas : Donc tu donnes n'importe quoi à quelqu'un qui est au fond du trou, et trois semaines plus tard, il va mieux. Du sucre, de l'eau du robinet, une chanson des Beatles, peu importe.

Marie : Sauf que ça vaut aussi pour le groupe sans traitement. Eux aussi, ils étaient au plus mal en arrivant. Et pourtant, ils ont moins progressé.

Thomas : Mouais.

Marie : C'est tout l'intérêt d'un groupe de comparaison. La régression vers la moyenne, elle frappe tout le monde pareil.

Thomas : Admettons. Ça règle pas mon premier souci. Et il y en a un troisième : ce qu'on mesure, c'est ce que les patients déclarent. Leur ressenti.

Thomas : Si je t'ai expliqué avec beaucoup de conviction que ces pilules peuvent aider, et que tu me trouves sympathique, tu vas cocher la case « un peu mieux ». Par politesse.

Marie : Donc pour toi, c'est de la politesse, pas de la guérison.

Thomas : Pour moi, on a pas encore montré la différence entre les deux. Nuance.

Marie : Il y a eu d'autres études depuis, hein. Sur le mal de dos chronique, par exemple, avec des résultats du même ordre.

Thomas : Sur quoi, encore ? La douleur, la fatigue, l'inconfort ?

Marie : Sur des symptômes, oui.

Thomas : Tu vois. Montre-moi un placebo honnête qui fait fondre une tumeur ou qui recolle un os, et là, je rends les armes.

Marie : Personne prétend ça. Et c'est là que tu tapes à côté.

Marie : Le placebo, il soigne pas la maladie. Il agit sur la façon dont on la vit. La douleur, c'est pas un simple signal, c'est une expérience que le cerveau fabrique.

Marie : Et si le rituel du soin, la pilule, le médecin qui t'écoute, change cette expérience, alors pour quelqu'un qui souffre depuis des années, c'est pas rien.

Thomas : Le rituel, là-dessus, je te suis. Mais dans ce cas, appelle ça une bonne consultation, pas un médicament.

Marie : Tu coupes les cheveux en quatre.

Thomas : Tu sais d'où vient le mot, au moins ?

Marie : Placebo ? Du latin. Je plairai.

Thomas : Je plairai. C'était le premier mot d'un chant de l'office des morts. Et avec le temps, en anglais, le mot a fini par désigner la flatterie. Le flatteur, quoi.

Marie : Tu vois, même ton étymologie plaide pour moi. Faire plaisir, c'est déjà soigner un peu.

Thomas : Ou c'est déjà flatter un peu. Tout dépend de quel côté on se place.

Marie : N'empêche que le patient, lui, a moins mal.

Thomas : Il dit qu'il a moins mal.

Marie : Et quelle différence, quand c'est lui qui a mal ?

Thomas : … Bon. Celle-là, je l'ai pas vue venir.

Thomas : Mais je maintiens : tant qu'on mesurera que ce que les gens déclarent, je resterai sur ma faim.

Marie : Il te faudrait quoi, un placebo de placebo ?

Thomas : Pourquoi pas. Honnête, bien sûr.

Marie : Et tu le prendrais, toi ?

Thomas : Deux fois par jour. Pour te faire plaisir.

Marie : Je plairai, quoi.