Le problème difficile de la conscience (C1)

The hard problem of consciousness — Why does the red of a tomato feel like anything at all? Chalmers' hard problem, a lost bet paid in wine, and the two big theories (global workspace and integrated information). Thomas thinks the mystery is real; Marie thinks it will dissolve like the vital spark did.

Thomas : Prends une tomate. Tu la vois rouge. Ton cerveau reçoit de la lumière, des neurones s'activent, tu dis « rouge ».

Thomas : Mais pourquoi est-ce que ça fait quelque chose, de voir du rouge ? Pourquoi est-ce qu'il y a quelqu'un, là-dedans, pour le ressentir ?

Marie : Et bonjour à vous aussi.

Thomas : Bonjour à tous. J'ai mis la charrue avant les bœufs.

Marie : Je vous résume : aujourd'hui, la conscience. Et plus précisément ce que le philosophe David Chalmers a baptisé, en mille neuf cent quatre-vingt-quinze, le problème difficile.

Thomas : Chalmers distingue deux choses. Les problèmes « faciles », entre guillemets : comment le cerveau trie l'information, dirige l'attention, nous permet de décrire ce qu'on perçoit.

Thomas : Faciles, ça ne veut pas dire résolus. Ça veut dire qu'on voit à quoi ressemblerait une solution : un mécanisme.

Thomas : Or, quand bien même on aurait expliqué tous ces mécanismes, il resterait une question : pourquoi tout ce traitement s'accompagne-t-il d'un vécu ?

Marie : Le fameux « effet que ça fait ». Le philosophe américain Nagel, déjà, en mille neuf cent soixante-quatorze, se demandait quel effet ça fait d'être une chauve-souris.

Thomas : Question restée sans réponse, d'ailleurs.

Marie : Les chauves-souris ne sont guère bavardes. Bon. Alors je vais être franche : ce problème, je le soupçonne d'être un faux problème.

Thomas : Ah, on y est. Vas-y, développe.

Marie : Au dix-neuvième siècle, bien des savants pensaient que la vie ne pourrait jamais s'expliquer par la chimie. Il fallait qu'il y ait un souffle vital, quelque chose en plus.

Marie : Puis on a expliqué le métabolisme, l'hérédité, pièce par pièce. Et le souffle vital n'a pas été trouvé : il s'est évaporé, faute d'utilité.

Marie : Je parie qu'il en ira de même pour la conscience. C'est d'ailleurs, en gros, la position de Daniel Dennett : le mystère serait une illusion que produit le cerveau lui-même.

Thomas : Sauf qu'une illusion, il faut bien que quelqu'un la vive. Tu ne fais que déplacer le problème.

Marie : Tu vas dire que je noie le poisson.

Thomas : Je vais le dire, oui. La vie, c'était un ensemble de fonctions. La conscience, justement, ce n'est pas une fonction : c'est le fait qu'il y ait un point de vue.

Marie : Ça, c'est ce que tu affirmes. Encore faudrait-il le démontrer.

Thomas : Touché.

Marie : Passons aux théories, sinon on va tourner autour du pot jusqu'à demain. La première, c'est l'espace de travail global.

Marie : L'idée vient du psychologue Bernard Baars, et le Français Stanislas Dehaene en a fait une version neuronale. Le cerveau serait composé de nombreux modules spécialisés qui travaillent dans l'ombre.

Marie : Une information devient consciente lorsqu'elle est diffusée à l'ensemble du cerveau, de sorte que tous les modules puissent s'en servir. Dehaene parle d'embrasement, d'ignition.

Thomas : Et c'est une très belle théorie de l'accès. Elle dit quelle information devient disponible. Elle ne dit pas pourquoi cette disponibilité serait ressentie.

Marie : Toi, de toute façon, aucune théorie ne trouvera jamais grâce à tes yeux, à moins qu'elle ne résolve le problème difficile d'un coup de baguette magique.

Thomas : Pas du tout. D'ailleurs, la seconde théorie prend le problème à bras-le-corps : la théorie de l'information intégrée, de Giulio Tononi.

Thomas : Elle part de l'expérience elle-même. Une expérience est unifiée, elle est riche, elle est d'un seul tenant.

Thomas : Tononi en déduit qu'un système est conscient dans la mesure où il intègre de l'information, et il propose une grandeur pour la mesurer, qu'il appelle phi.

Marie : Et c'est là que le bât blesse. Car selon cette théorie, une simple grille de portes logiques, bien agencée, pourrait avoir plus de phi qu'un être humain.

Thomas : Tononi l'assume, d'ailleurs.

Marie : Il l'assume, et c'est bien ce qui me gêne. En deux mille vingt-trois, plus d'une centaine de chercheurs ont signé une lettre qui qualifiait la théorie de pseudoscience.

Thomas : Une lettre qui a jeté un sacré pavé dans la mare, et que beaucoup d'autres ont jugée excessive. Qu'une théorie soit contre-intuitive ne prouve pas qu'elle soit fausse.

Marie : Soit. Mais encore faut-il qu'elle soit testable.

Thomas : Justement, on a essayé. La même année, les deux camps ont accepté une collaboration dite adverse : chacun annonçait à l'avance ce que ses résultats devraient montrer.

Marie : Et le verdict ?

Thomas : Aucune des deux n'est sortie indemne. Certaines prédictions de l'une et de l'autre n'ont pas été confirmées.

Marie : Match nul, donc. Tu m'étonnes que Chalmers ait gagné son pari.

Thomas : Ah oui, raconte ça, c'est savoureux.

Marie : En mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit, le neuroscientifique Christof Koch a parié une caisse de vin avec Chalmers qu'en vingt-cinq ans, on aurait trouvé la signature de la conscience dans le cerveau.

Marie : Vingt-cinq ans plus tard, sur la scène d'un congrès à New York, Koch a reconnu sa défaite et a payé.

Thomas : Et ils ont remis ça pour vingt-cinq ans.

Marie : Ce qui en dit long sur l'état de la question.

Thomas : Ou sur le goût des chercheurs pour le bon vin.

Marie : Bref. Où est-ce que tu en es, toi ? Tu crois vraiment qu'on ne comprendra jamais ?

Thomas : Je ne dis pas jamais. Je dis que l'explication, si elle vient, devra changer notre idée de ce qu'est la matière. Il se peut qu'il nous manque un concept, pas une donnée.

Marie : Et moi, je pense qu'à force d'expliquer les problèmes faciles, le difficile finira par s'évanouir. Bien qu'il me reste, je l'avoue, un petit doute.

Thomas : Un doute ? Lequel ?

Marie : Celui qui me prend chaque fois que je regarde une tomate.

Thomas : Je savais que la tomate aurait le dernier mot.

Marie : Elle l'a, pour aujourd'hui. Merci de nous avoir écoutés, et à bientôt.