Les quasars, phares de l'univers jeune (C1)
Quasars, lighthouses of the young universe — The 1963 spectrum nobody could read, the darkest objects powering the brightest ones — and why your phone's location quietly depends on them.
Marie : Thomas, j'aimerais qu'on parle d'objets dont le nom même trahit notre perplexité : les quasars.
Thomas : Des sources « quasi stellaires » : elles ressemblaient à des étoiles sans en être.
Marie : Rappelons le contexte de leur découverte.
Thomas : Au début des années soixante, les radioastronomes repèrent des sources intenses, associées à de simples points lumineux.
Marie : Rien de bien mystérieux, a priori.
Thomas : Or, en mille neuf cent soixante-trois, Maarten Schmidt étudie le spectre de l'une d'elles, et n'y comprend d'abord rien.
Marie : Qu'est-ce qui le déroutait à ce point ?
Thomas : Des raies qui ne correspondaient à rien de connu, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il s'agissait d'hydrogène, fortement décalé vers le rouge.
Marie : De sorte que l'objet se trouvait à une distance vertigineuse.
Thomas : Environ deux milliards et demi d'années-lumière. Pour qu'on le voie malgré tout, il fallait qu'il soit une centaine de fois plus lumineux que notre galaxie entière.
Marie : Et pourtant, sa luminosité fluctue en quelques mois, ce qui trahit une source minuscule.
Thomas : D'où l'hypothèse, aujourd'hui admise, d'un trou noir supermassif en pleine alimentation.
Marie : Précisons, pour qu'il n'y ait pas de malentendu : ce n'est pas le trou noir lui-même qui brille.
Thomas : Non, c'est le disque de matière qui s'y engouffre, porté à des températures colossales avant sa disparition.
Marie : L'ironie est savoureuse : l'objet le plus sombre alimente les plus lumineux de l'univers.
Thomas : Le record, publié en deux mille vingt-quatre, engloutirait l'équivalent d'un Soleil par jour.
Marie : Encore faut-il que ce festin puisse durer. Je doute qu'une telle voracité soit soutenable.
Thomas : Elle ne l'est pas. Les quasars abondaient dans l'univers jeune ; la plupart se sont éteints, faute de gaz.
Marie : Leur rareté actuelle tient donc à l'épuisement de leurs réserves.
Thomas : En grande partie. Mais le plus étonnant, c'est l'usage très terre à terre qu'on en fait.
Marie : Lequel ? Il est peu probable qu'un quasar serve à grand-chose au quotidien.
Thomas : Ils sont si lointains qu'ils paraissent immobiles. Ils servent donc de repères fixes pour mesurer l'orientation de la Terre.
Marie : Mesure sans laquelle nos systèmes de navigation par satellite perdraient leur précision, si je ne m'abuse.
Thomas : Tout à fait. Chaque fois que votre téléphone vous localise, il s'appuie indirectement sur des trous noirs situés à des milliards d'années-lumière.