Le repas des Français (B1)
The French meal — In 2010 UNESCO listed the French gastronomic meal, but not French cuisine. Regions, the baguette and its own law, a grandmother who quoted Brillat-Savarin, and Marie’s confession: she can’t face the cheese course.
Thomas : … et ma grand-mère répétait toujours la même phrase : « Un dessert sans fromage est une belle à qui il manque un œil. »
Marie : Attends, c'est pas ta grand-mère, ça. C'est Brillat-Savarin !
Thomas : Elle le citait, d'accord. Mais elle le disait avec l'accent du Sud-Ouest.
Marie : Bonjour à tous. Thomas commence par le fromage, mais aujourd'hui, on parle de la cuisine française. Et d'une date : deux mille dix.
Thomas : L'année où l'UNESCO a inscrit le repas gastronomique des Français sur sa liste du patrimoine culturel immatériel.
Marie : Le repas. Pas la cuisine. Et ça, presque tout le monde se trompe.
Marie : On croit que l'UNESCO a protégé les grands chefs et les restaurants étoilés. Pas du tout.
Thomas : Alors, qu'est-ce qu'elle a protégé ?
Marie : Une pratique sociale. Le fait de se retrouver pour bien manger ensemble, pour une naissance, un mariage, un anniversaire.
Marie : Avec un ordre précis : d'abord l'apéritif, puis au moins quatre plats, et enfin le digestif.
Thomas : Quatre plats ? Lesquels ?
Marie : Une entrée, un plat de viande ou de poisson avec des légumes, le fromage, et le dessert.
Thomas : Tu vois ! Le fromage est dans la définition officielle. Ma grand-mère avait raison.
Marie : Honnêtement, à l'époque, je trouvais ça un peu prétentieux. Protéger un repas, comme une cathédrale ?
Thomas : Justement, un repas, c'est pas une cathédrale. La cathédrale reste debout. Le repas, si plus personne ne le fait, il disparaît.
Marie : Mouais. Tu crois vraiment qu'il est en danger ? Les Français passent des heures à table.
Thomas : En moyenne, environ deux heures par jour. Mais quand j'étais petit, le dimanche, on restait à table tout l'après-midi.
Thomas : Aujourd'hui, la moitié de mes amis mangent un sandwich devant leur écran.
Marie : Toi aussi. Je t'ai vu mardi.
Thomas : Pas le dimanche !
Marie : Bon, parlons des régions, parce que c'est là que ça devient intéressant.
Marie : Quand j'étais étudiante, j'ai fait le tour de France en train, et chaque région avait son plat.
Marie : En Alsace, la choucroute. En Bretagne, les crêpes et les galettes de sarrasin. En Provence, la ratatouille. À Marseille, la bouillabaisse.
Marie : Et en Savoie, en plein hiver, la fondue et la raclette. Là, je ne parlais plus, je mangeais.
Thomas : Et Lyon ? Tu oublies Lyon !
Marie : Lyon, c'est Paul Bocuse. On en reparlera un autre jour.
Thomas : Tu sais ce qui me frappe ? Beaucoup de ces plats étaient des plats de pauvres, au départ.
Thomas : La bouillabaisse, par exemple : les pêcheurs cuisinaient les poissons qu'ils ne pouvaient pas vendre.
Marie : Bien vu. Et aujourd'hui, elle coûte une fortune dans les restaurants du Vieux-Port.
Thomas : Et la baguette ? Elle aussi est à l'UNESCO, non ?
Marie : Depuis deux mille vingt-deux. Le savoir-faire des boulangers et la culture de la baguette.
Thomas : Et il y a même une loi, depuis mille neuf cent quatre-vingt-treize. Le pain de tradition française, c'est de la farine, de l'eau, du sel, de la levure. Sans additifs.
Marie : Une loi pour une baguette. On est bien en France.
Marie : Remarque, j'aime bien l'idée qu'une loi protège un bon pain.
Thomas : Quand j'étais enfant, j'allais chercher le pain tous les matins, et je mangeais le bout sur le chemin.
Marie : Tout le monde faisait ça. C'est presque une tradition nationale.
Marie : Revenons à ton fromage. On dit qu'il y a plus de mille fromages en France.
Thomas : Et on raconte que de Gaulle s'en plaignait : comment gouverner un pays qui a autant de fromages ?
Marie : Alors je vais être honnête. Le plateau de fromages, à la fin d'un grand repas, je n'en peux plus.
Thomas : Pardon ?
Marie : Après l'entrée et le plat, j'ai plus faim. Le fromage, je le mange par politesse.
Thomas : C'est un crime, ce que tu dis là.
Marie : Non, c'est de l'honnêteté. Et je parie que je ne suis pas la seule.
Thomas : Mais le fromage, c'est pas un plat. C'est une pause.
Thomas : C'est le moment où personne ne se lève, où on ouvre encore une bouteille, où les oncles commencent à parler politique.
Thomas : Si tu enlèves le fromage, tu enlèves la meilleure partie de la conversation.
Marie : Ou la pire, avec les oncles.
Thomas : Les oncles font partie du repas. C'est dans la définition, ça aussi.
Thomas : Tu crois que dans vingt ans, on fera encore ces longs repas ?
Marie : Je pense que oui, mais ils seront plus rares. On les gardera pour les grandes occasions.
Thomas : Mais c'était déjà le cas ! Personne ne mangeait quatre plats le mardi soir.
Marie : Justement. C'est pour ça que l'UNESCO parle de fêtes, et pas de la vie de tous les jours.
Thomas : Alors on est d'accord ?
Marie : Sur le repas, oui. Sur le fromage, jamais.
Thomas : Dimanche, tu viens chez moi. Il y aura un plateau.
Marie : Et il y aura aussi un dessert ?
Thomas : Il y aura un dessert. Seulement si tu finis ton fromage.
Marie : Tu es pire que ta grand-mère.
Thomas : Merci. Je le prends comme un compliment.