Ce que James Webb a changé (C1)

What James Webb changed — A folded gold mirror, a sunshield the size of a tennis court, and hundreds of things that could have gone wrong. Thomas is in awe; Marie wants to separate the discoveries from the headlines that claimed Webb had "broken" cosmology.

Thomas : Le vingt-cinq décembre deux mille vingt et un, pendant que tout le monde ouvrait ses cadeaux, moi, j'avais les yeux rivés sur une fusée à Kourou.

Marie : Le seul Noël où tu as prié pour une Ariane cinq.

Thomas : Parce qu'il y avait dix milliards de dollars sous la coiffe. Et près de trois décennies de travail.

Marie : Bonjour à tous. Aujourd'hui, le télescope spatial James Webb, et ce qu'il a réellement changé. J'insiste sur réellement.

Thomas : Tu prépares déjà le terrain pour me contredire ?

Marie : Je prépare le terrain pour qu'on distingue les découvertes des gros titres. Mais commence par la machine, c'est ton rayon.

Thomas : Alors, le problème de départ est simple : Webb observe dans l'infrarouge, c'est-à-dire la chaleur.

Thomas : Or un télescope qui cherche de la chaleur ne doit surtout pas en produire lui-même. Il faut qu'il soit glacial, autour de moins deux cent trente degrés.

Thomas : D'où le pare-soleil : cinq couches d'un film très fin, grandes comme un court de tennis, qui séparent un côté brûlant d'un côté glacé.

Thomas : Quant au miroir, il mesure six mètres et demi. Dix-huit segments hexagonaux en béryllium, recouverts d'une fine couche d'or.

Marie : Et trop grand pour tenir dans la fusée.

Thomas : Exactement, d'où le pliage. Tout a été replié comme un origami, puis déployé dans l'espace, étape par étape.

Thomas : Les ingénieurs parlaient de trois cent quarante-quatre points de défaillance uniques. Il suffisait qu'un seul lâche pour que tout soit perdu.

Marie : Et aucun n'a lâché. Chapeau, sincèrement.

Thomas : Et pour couronner le tout, il ne tourne pas autour de la Terre, contrairement à Hubble.

Marie : Il est au point de Lagrange L deux, c'est ça ?

Thomas : À un million et demi de kilomètres, du côté opposé au Soleil. Là-bas, le Soleil, la Terre et la Lune restent du même côté, de sorte que le pare-soleil les masque tous les trois.

Marie : Avec une contrepartie : si quelque chose casse, personne n'ira le réparer. Hubble a eu droit à cinq missions de maintenance.

Thomas : C'est le prix à payer.

Marie : Et Hubble, du coup, on le met à la retraite ?

Thomas : Surtout pas. Les deux se complètent : Hubble voit surtout le visible et l'ultraviolet, Webb l'infrarouge.

Thomas : Bon, les découvertes, maintenant.

Marie : Vas-y. Par quoi tu commences ?

Thomas : Premier chantier : les galaxies les plus anciennes. Leur lumière, étirée par l'expansion de l'univers, nous arrive dans l'infrarouge.

Thomas : Webb en a trouvé une qu'on voit telle qu'elle était moins de trois cents millions d'années après le Big Bang.

Thomas : Et surtout, ces premières galaxies se sont révélées plus nombreuses et plus brillantes que prévu. D'où les titres : Webb aurait cassé la cosmologie.

Marie : Et c'est là que je t'arrête.

Marie : Que des galaxies soient plus brillantes que prévu, c'est une surprise. Ça n'invalide pas pour autant le Big Bang.

Marie : Plusieurs explications restent sur la table : une formation d'étoiles plus rapide, des trous noirs qui gonflent la luminosité, des estimations de masse revues à la baisse.

Thomas : Soit. Mais admets que les modèles ont pris un sacré coup.

Marie : Les modèles de formation des galaxies, oui. La cosmologie dans son ensemble, non. La nuance a son importance.

Thomas : Deuxième chantier, et là, tu ne pourras rien dire : l'atmosphère des exoplanètes.

Thomas : Quand une planète passe devant son étoile, une infime partie de la lumière traverse son atmosphère. Webb décompose cette lumière et y lit les molécules.

Thomas : Dès deux mille vingt-deux, il a détecté sans ambiguïté du dioxyde de carbone dans l'atmosphère d'une géante gazeuse, WASP-trente-neuf b.

Marie : Ça, c'est incontestable, et c'est magnifique. Mais tu vas me parler de K deux dix-huit b, je le sens.

Thomas : Une équipe a annoncé des indices d'une molécule qui, sur Terre, est produite par du plancton.

Marie : Des indices que d'autres équipes, en reprenant les mêmes données, n'ont pas retrouvés. Encore faut-il que le signal existe avant qu'on en tire des conclusions.

Thomas : Et tu voudrais qu'on attende quoi, un signal parfait ?

Marie : Qu'il soit au moins reproductible. Ce n'est pas trop demander.

Thomas : Je n'ai jamais dit qu'on avait trouvé de la vie.

Marie : Toi, non. Mais la moitié des gros titres l'ont laissé entendre. C'est ce qui me gêne : on transforme une hypothèse fragile en révélation.

Thomas : Bien que je te rejoigne sur les titres, je trouve que tu sous-estimes l'essentiel.

Thomas : Il y a dix ans, analyser l'air d'une planète lointaine, c'était un rêve. Aujourd'hui, c'est une routine, et on se dispute sur les virgules.

Marie : Que l'on se dispute, c'est le signe que la science fonctionne. Là-dessus, je te suis.

Marie : N'empêche que dix milliards, pour un seul instrument, qui avait des années de retard et dont le budget a explosé… Il fallait que ça marche.

Thomas : Et ça a marché. Mieux encore, le lancement a été si précis qu'il a économisé du carburant, de sorte que la mission pourrait durer bien plus que prévu.

Marie : Je te l'accorde. Et je reconnais que la première image, en juillet deux mille vingt-deux, m'a coupé le souffle.

Thomas : Ah ! Tu avoues enfin, alors ?

Marie : J'avoue avoir été émue. Pas avoir été convaincue par les titres.

Thomas : Je prends quand même. À bientôt, tout le monde.