Le visage dans le spectrogramme (C2)

The face in the spectrogram — On the B-side of Aphex Twin's Windowlicker (1999), a harsh burst of noise hides a grinning face that only a spectrogram reveals. Is a message you can't hear still music?

Marie : Thomas, parlons aujourd'hui d'un morceau qu'il faut regarder autant qu'écouter.

Thomas : Tu penses à Aphex Twin, alias Richard D. James, et à son disque « Windowlicker », paru en mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf.

Marie : En face B figure un morceau dont le titre est une équation, que les fans ont rebaptisé, faute de mieux, « Formula ».

Thomas : Vers la fin, passé cinq minutes, surgit un bruit strident. Pour qui se contente d'écouter, ce n'est qu'une agression sonore.

Marie : Mais dans un spectrogramme, qui montre les fréquences au fil du temps, ce bruit dévoile un visage : le sien, au sourire inquiétant.

Thomas : Encore faut-il choisir la bonne échelle : il faut une échelle logarithmique pour que le visage se révèle en entier.

Marie : Comment s'y est-il pris ? A-t-il littéralement dessiné avec des sons ?

Thomas : En quelque sorte. Le logiciel MetaSynth convertit une image en son : la hauteur devient la fréquence, la luminosité, l'intensité.

Marie : Le son n'est donc qu'un véhicule. Le vrai contenu est une image, que l'oreille est incapable de percevoir.

Thomas : Et le morceau-titre s'achève sur une spirale, elle aussi invisible à qui ne fait qu'écouter.

Marie : D'où ma question : un message caché, est-ce encore de la musique ? J'en doute.

Thomas : Pourquoi donc ? Ce bruit, on l'entend bel et bien. Il fait partie du morceau, qu'on le veuille ou non.

Marie : Certes, mais à mon sens, il a été conçu pour être vu, non écouté.

Thomas : Je ne suis pas certain que ce soit un défaut. Aphex Twin a toujours aimé déranger ; ce grincement est aussi une signature.

Marie : Une signature au sens propre, puisqu'il y appose son visage. Cela tient davantage de la farce que de la composition.

Thomas : La farce a une longue histoire. Souviens-toi des messages qu'on prétendait cachés dans les disques passés à l'envers.

Marie : À ceci près que ceux-là relevaient souvent de l'imagination, alors qu'ici, le visage est incontestable.

Thomas : Et le procédé a fait école : Mick Gordon a caché des symboles sataniques dans la musique de « Doom », en deux mille seize.

Marie : Preuve que c'est devenu un jeu d'initiés, une chasse au trésor réservée à ceux qui ouvrent le fichier.

Thomas : Et si c'était justement cela, la musique ? Un objet qu'on explore, et pas seulement qu'on consomme.

Marie : Voilà une définition bien généreuse. À ce compte-là, un code-barres serait une œuvre d'art.

Thomas : Pourquoi pas, s'il était conçu avec autant de malice ? Ce qui compte, c'est l'intention.

Marie : Je t'accorde l'intention. Mais qu'une œuvre soit ingénieuse ne suffit pas à en faire de la musique.

Thomas : Soit. Disons que c'est une œuvre qui se cache dans la musique. C'est peut-être plus troublant encore.